En janvier, de mon divan j’ai voyagé autour de la Planète Cidre grâce au plus récent bouquin du québécois expert en jus de pommes bien fermentés, Claude Jolicoeur, sorti des presses en septembre dernier aux USA. Écrit de main de maître, c’est la somme fascinante de recherches approfondies depuis des années et de nombreux voyages autour du cidre fermier, ou artisanal (le vrai cidre quoi!), ainsi que du poiré.
Après un survol des méthodes de production, on y découvre les histoires des régions où la fabrique du cidre et du poiré sont de tradition ancienne (France, Angleterre, Espagne, Allemagne et Autriche).
Il offre ensuite un tour d’horizon des lieux où se vit un renouveau ou les débuts d’une cidriculture artisanale (Nouvelle-Zélande et Australie, USA et Canada, Irlande, Italie, Amérique Latine, etc.), où s’inventent de nouvelles manières de faire, souvent inspirées des traditions d’ailleurs.
Jolicoeur y décrit les pratiques en vergers et les variétés de pommes de différents terroirs cidricoles, les profils de différents styles de cidres et des rituels associés.
« Tout comme il y a de nombreux volumes dédiés aux grandes régions viticoles du monde, nous avons maintenant, avec Cider Planet, un manuel « d’appréciation du cidre » pour comprendre pleinement la riche culture du cidre et du poiré. »
En entamant cet hiver une correspondance avec l’auteur (je lui ai écrit tout un épître, comme il m’a dit), celui-ci m’a fait référence à son ami Mark Gleonec, un autre éminent spécialiste du cidre, artiste enraciné dans le terroir du pays Fouesnantais, qui a une longue et riche tradition cidricole. Incidemment, c’est le secteur de la Bretagne, au sud du Finistère, où j’ai passé deux mois à l’automne 2017; là où en stage sur une ferme paysanne j’ai eu la chance de participer à la cueillette et la presse de variétés de pommes à cidre locales, de leurs vergers. Où j’ai eu également le plaisir de boire quelques verres de leur typique cidre doux-amer, au pétillant naturel produit suivant la méthode traditionnelle.
Je me suis empressé de me procurer, et de lire avec grand intérêt, le bel ouvrage de Gleonec, magnifiquement illustré. De quoi rêver d’un nouveau voyage chez les amis Bretons, mais aussi, surtout, qu’à plus long terme se développent des pommages régionaux pour le cidre, dans les régions du Québec qui y sont propices. Que l’on sélectionne et multiplie nos propres variétés de pommes douces-amères, aigres-amères, amères, etc. Des pommes classées comme pommes à cidre, qui n’ont pas grand chose à voir avec les pommes à croquer (bien que certaines y soient plus propices que d’autres).
Ici, en « pays jeune », nous avons la chance de pouvoir encore inventer notre terroir cidricole, avec un climat, un ensemble de variétés adaptées (un pommage) à déterminer ainsi que des assemblages ou des techniques qui nous sont propres.
Trinquons aux pommiers de Bretagne, du Québec et d’ailleurs ! Yec’hed mat ! Santé !
« La pomologie (du latin pomus = fruit ou de Pomone, la divinité des fruits) est une branche de l’arboriculture fruitière qui traite de la connaissance (description, identification, classification…) des fruits.
Le pomologue est une personne versée dans la pomologie ou simplement l’auteur de descriptions pomologiques. »
La « Société Pomologique et de Culture Fruitière de la Province de Québec » fut fondée lors d’une assemblée tenue les 8 et 9 février 1894 à Abbotsford. On peut lire au deuxième article de sa constitution que :
« Son but sera le progrès et l’avancement de la culture des fruits, au moyen d’assemblées où l’on discutera les questions relatives à la culture fruitière; elle devra aussi recueillir, coordonner et répandre toutes les informations utiles, employer enfin tous les moyens que, de temps à autre, elle jugera nécessaire aux fins de la Société. »
« La première assemblée d’été de la Société Pomologique et Fruitière de la Province de Québec a lieu à Knowlton, dans le Pettes Memorial Hall, les 14 et 15 août 1894. On y parle de la plantation des vergers, de variétés de pommes d’été et d’automne, de la meilleure manière de tailler les arbres, des dix meilleures variétés de pommes, d’expériences avec les fongicides, ainsi que de prunes, de melons, de fraises et d’arbres d’ornement. On discute souvent en plein air, tout en visitant quelques plantations d’arbres fruitiers. »
Cette Société de Pomologie a été dissoute en 1969, dans sa soixante-quinzième année d’existence.
(Histoire de la pomologie au Québec, Jean-Baptiste Roy, agronome, Ministère de l’Agriculture du Québec, 1978)
Dans l’Hexagone, une société savante consacrée à l’étude des fruits comestibles et à leur sélection, La Société pomologique de France, eut similairement trois-quart de siècle d’activités (1872-1946).
L’Association nationale Les Croqueurs de pommes, en France, est un regroupement d’amateurs bénévoles qui œuvrent à la sauvegarde des variétés fruitières régionales en voie de disparition. Elle compte des dizaines de chapitres locaux à travers les différentes régions du pays.
En plus de ce regroupement, plusieurs sociétés pomologiques locales, lesquelles sont aussi des initiatives citoyennes et communautaires, créent et entretiennent des vergers conservatoires des variétés fruitières locales et régionales.
Enfin, comprenez, lecteurs et lectrices, que je rêve que nous fondions une Association Pomologique de Lanaudière ! Ce qui sera d’ailleurs le sujet d’une future publication.
Le Ministère des Friches et des Pommeraies s’est fait discret sur les médias sociaux mais n’en est pas moins actif sur le terrain, en mode repérage et exploration de saison depuis la mi-août, à goûter les plus hâtives de nos pommes, déjà tombées au sol
Passent les pommes d’été, dont les « pommes blanches » sont les plus connues, qui s’abîment à la moindre pression, s’oxydent en un rien de temps, fragiles
Vite « farineuses », souvent bien acides, dont on peut tirer de bonnes compotes
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Suite à l’article en première page du journal l’Action, en avril dernier, j’ai été contacté par une cinquantaine de personnes qui m’ont invitées à rencontrer leurs arbres; parfois un seul, des fois des talles
Ces derniers week-ends, et parfois en soirées, j’ai commencé ma tournée de reconnaissance des lieux et des gens, en de toujours belles rencontres autour de cette espèce légendaire : Malus
À basse vitesse, scrutant les fossés, lisières et fonds de cours je visite aussi ces rangs de campagnes entiers où à ma connaissance de nombreux pommiers poussent, anarchiquement, hors rangs.
C’est du temps de recherche (et développement), une obsession visuelle, par passion, la volonté de ne pas en manquer un, les chercher ou simplement les trouver partout où ils sont, noueux et tordus, indépendants et libres, en marge du système de culture conventionnel-industriel
J’m’arrête dans les entrées de maison ou sur le bord de la route et cogne aux portes, me présente, demande la permission pour explorer les arbres fruitiers, et pour cueillir
Rares sont ceux qui refusent; au contraire : on me raconte plutôt d’étonnantes histoires, m’offre un verre, de revenir pour prélever des greffons au printemps, souvent de cueillir tout ce que je veux, sinon avec quelques réserves pour les proprios, dont certains, enthousiastes, me présentent aussi des pruniers, poiriers et autres merveilles fruitières de leurs jardins
J’explique que toutes les pommes m’intéressent, pas seulement les grosses et sucrées. Celles qui sont acides, amères ou astringentes (qui assèchent la bouche) tout autant ! La finalité que je leur réserve est la fermentation alcoolique en vue de produire des cidres composés de fins assemblages de variétés, qui avec le temps et l’expérience, seront de délicieux breuvages issus du terroir local.
En échantillons ou en grandes quantités, petites pommettes ou piquées, difformes ou tachetées de tavelure, elles méritent également d’être découvertes, référencées, goûtées, testées.
À l’état naturel, sans le moindre traitement, avec un maximum de levures sauvages, elles sont parfaites ainsi pour la fermentation spontanée !
Le Ministère lance aujourd’hui une série de chroniques à propos de célèbres variétés de pommes qui sont issues de pépins (ou encore de drageons).
L’idée était en suspens depuis longtemps, et c’est une récente opportunité de cueillette hivernale de pommes ‘Golden Délicieuse’ (en vue d’en faire du cidre de glace), qui a réveillé le projet de faire connaître l’histoire de variétés connues et populaires qui sont nées de « semis de hasard ». La ‘Golden Délicieuse’ est l’une d’entre elles, et d’une renommée internationale, qui plus est.
Le texte ci-bas est une traduction des pages 58 à 61 du fantastique livre « Apples of uncommon character : 123 heirlooms, modern classics, & little-known wonders » de Rowan Jacobsen, publié en 2014.
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Alias : Mullins Yellow Seedling
Origine : Clay County, Virginie Occidentale, 1890.
Apparences : Devrait être large et modestement conique, avec des épaules rondes et une joyeuse peau jaune pointillée de taches de rousseur brunes. Trop souvent, elle est plutôt d’un vert pistache, cueillie tôt pour améliorer sa durée de vie en étalages. Le roussissement est un bon signe, comme l’est une touche de rose sur une joue.
Saveur: Pas tout à fait complexe, mais sacrément bonne, à la façon d’une pomme. Surtout sucrée, elle est à peu près aussi acide que du jus de pomme, mais il y a là une touche d’intrigue, un chuchotement de complexité melonnée qui a été trouvé dans les nombreux illustres descendants de la Golden Délicieuse.
Texture : Fraîchement cueillie, une Golden Délicieuse adéquatement cultivée a de charmantes qualités. Chaque morceau se sépare impatiemment du navire-mère et se précipite dans votre bouche, où vos dents trouvent leur mot à dire.
Saison : De septembre à octobre. Si elle n’est pas jaune, ne l’achetez pas. Se conserve bien jusqu’au printemps.
Utilisation : Consommées fraîches; tient bien en tarte (bien que nécessite du jus de citron).
Région : À la grandeur des États-Unis, bien que les meilleures soient cultivées dans les zones plus chaudes. Omniprésente dans les supermarchés aux USA et en Europe.
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« La saga de la Golden Délicieuse a débuté en 1891 dans le Comté de Clay, en Virginie Occidentale, sur la ferme de L.L. Mullins. Ce fut lorsque Mullins envoya son fils de 15 ans, J.M., pour faucher les champs. En 1962, J.M. Mullins, alors âgé de 87 ans, raconta au Charleston Daily Mail ce qui est arrivé ce jour-là : « Je balançais la faux d’un côté et de l’autre lorsque je suis tombé sur un petit pommier qui avait atteint environ 20 pouces de hauteur. Ce n’était qu’un nouveau petit pommier qui s’était porté volontaire à cet endroit. Il n’y avait pas le moindre autre pommier à proximité. Je me suis dit « Eh bien mon gars, je vais juste te laisser là », et c’est ce que j’ai fait. J’ai fauché autour, et à d’autres occasions j’ai fauché autour, encore et encore, et il s’est transformé en un petit pommier de belle apparence et devint éventuellement un grand arbre et a porté des fruits. »
L’oncle de J.M., Anderson Mullins, devint plus tard propriétaire de la ferme, et vers 1905 commença à remarquer l’arbre extraordinaire. La seule pomme jaune populaire dans le Sud à cette époque était la Grimes Golden, dont Mullins en avait plusieurs en culture dans le voisinage (l’un desquels en était probablement le parent). Mais ce n’était pas de la Grimes. Elle était bien plus large, plus croquante et sa saveur plus épicée. L’arbre dépassait en productivité tous les autres arbres de la ferme, et les pommes se conservaient magnifiquement jusqu’au printemps.
En 1913, Mullins jugeait qu’il avait quelque chose d’extraordinaire entre les mains, et décida ainsi de poster quelques exemplaires de la Mullins Yellow Seedling, comme il l’appelait, à Stark Bro’s, la pépinière de commandes postales du Missouri qui dominait le marché de la pomme à l’époque (et continue de prospérer aujourd’hui). Stark Bro’s avait rencontré un énorme succès avec leur pomme Délicieuse en 1895, et Mullins pensa qu’ils pourraient faire quelque chose avec sa pomme. En avril 1914, il leur envoya 3 pommes de plus, un geste sournois de sa part, parce qu’à cette saison les louables capacités de conservation des fruits étaient évidentes. Les frères Paul et Lloyd Stark étaient plus intéressés par les pommes rouges, qui avaient plus d’attrait commercial, mais ils eurent une épiphanie lorsqu’ils ont goûté la pomme de Mullin. « Nous n’avions jamais expérimenté une telle saveur épicée avant, particulièrement dans une pomme jaune », écrivit plus tard Paul Stark. La principale pomme jaune à l’époque était la Grimes Golden, mais la petite taille de cette pomme avait toujours limité sa popularité. Stark décida qu’une grosse pomme jaune croquante pour complémenter leur Rouge Délicieuse serait une excellente idée, alors il voyagea un millier de miles en train, et les derniers 25 miles à dos de cheval, pour atteindre la ferme des Mullins. Il n’y avait personne à la maison, mais Stark put voir le verger sur le versant derrière la maison, et il commença à fouiner. La plupart des arbres qu’il vit étaient en mauvais état, et il dut commencer à douter qu’il était au bon endroit. Alors, se remémora-t-il plus tard, quelque chose attira son attention. « Là, se dessinant au milieu de petits arbres sans feuilles, se trouvait un arbre doté d’un feuillage vert intense, comme s’il avait été transplanté du Jardin d’Éden. Les rameaux de cet arbre pliaient au sol sous une prodigieuse production d’excellentes, glorieuses et luisantes pommes dorées. Tandis que je m’en approchais, une crainte me dérangeait. Et si ce n’était qu’un pommier de Grimes Golden, après tout ? Je me suis approché et vit que les pommes étaient 50 pourcent plus larges que des Grimes Golden. J’en ai cueilli une et croquai dans sa chaire croquante, tendre et chargée de jus. Eureka ! Je l’avais trouvé ! »
Starks paya 5000 $ à Mullins pour les droits de propagation de l’arbre et pour les 900 pieds carrés de sol autour de celui-ci. Il bâtit une cage de bois et de fil de fer autour de l’arbre, pour décourager les greffeurs nocturnes, complétée avec une alarme électrique. En 1916, il présenta au monde en tant que Golden Délicieuse, qui est allée vers la célébrité et la fortune, aussi bien qu’une carrière au Secrétariat du monde des pommes, créant les Jonagold, Ozark Gold, GoldRush, Mutsu, Arlet, Elstar, Pinova, Gala, Pink Lady et plusieurs autres. En fait, la prévalence de ses gènes dans l’univers de l’approvisionnement en pommes a contribué à ce qu’elle soit choisie comme pomme à décoder pour le Apple Genome Project, qui a publié en 2010 la séquence génomique complète de la Golden Délicieuse.
Durant des décennies, la Golden Délicieuse se situait au second rang dans la production de pommes aux USA, plusieurs longueurs derrière la Rouge Délicieuse, maintenant un respectable 15 à 20%. Mais en 2016 la Gala, son propre enfant, l’a poussé au 3e rang, et aujourd’hui la Golden Délicieuse maintient environ 10% du marché. (En Europe, toutefois, la Golden Délicieuse est la pomme au sommet depuis 1945, lorsqu’elle arrivée comme élément du Plan Marshall pour relancer l’agriculture Française, et elle continue d’occuper environ 25% du marché, plus du double que n’importe quelle autre variété). Qu’est-ce qui explique une telle popularité ? Personne d’autre que Paul Stark, en complet mode « P.T. Barnum », n’a jamais affirmé qu’il s’agissait d’un coup de grâce gustatif. La Golden Délicieuse est plutôt la pomme qui fait tout assez bien, en étant un rêve de cultivateur. C’est une pomme sympa, grosse, plaisante, assez croquante et très sucrée, avec un profil aromatique grand public et une bonne fraîcheur, qui convient aux tartes, et peut durer longtemps entreposée. Pour les producteurs, elle génère chaque année des récoltes exceptionnelles avec peu de drame. Ce n’était pas une pomme difficile.
C’était une excellente formule pour le succès dans les années 1950. Même dans la décennie 1990, le supermarché américain typique avait trois variétés de pommes : la verte Granny Smith, la jaune Golden Délicieuse et la Rouge Délicieuse. L’une pour la cuisson, l’une pour la consommation fraîche et l’autre à regarder de loin. Mais les meilleurs jours de la Golden Délicieuse sont probablement derrière elle. C’est toujours la pomme de choix pour la nourriture de bébés (où la clientèle ne semble pas se plaindre de la saveur moyenne et faiblement acide), et une bien mûre directement tirée d’un arbre Appalachien peut toujours avoir ses charmes, mais si ce sont les pommes sucrées que vous aimez, il y a de plus aromatiques options.
J’avais réussi à visionner ce film quelque part sur Internet il y a une dizaine d’années. Il m’était depuis introuvable, même dans les repaires de pirates de ma connaissance. Étrangement impossible de trouver une source d’où en acheter une copie. Chercheur déterminé, j’ai cet hiver fait appel au service de prêts entre bibliothèques de BANQ. On m’a ainsi expressément fait venir, outre-Atlantique, un exemplaire du DVD prêté par la bibliothèque universitaire de Vannes, en Bretagne !
À l’arrière du coffret de ce passionnant documentaire réalisé en 2010, on peut lire :
« Au cœur des montagnes célestes du Kazakhstan, poussent des forêts de pommiers sauvages datant de l’époque des dinosaures. Aurait-on retrouvé le « Jardin d’Eden » ! Ce film nous transporte aux origines du plus célèbre des fruits, quand le courage des hommes, la science et l’histoire se mêlent.
L’enquête inédite qui révèle au monde l’origine de la pomme. Le film qui pénètre pour la première fois les forêts de pommiers sauvages du Kazakhstan ! »
On y découvre l’oeuvre et les combats d’Aymak Djangaliev (1913-2009), l’académicien et agronome kazakh, qui a consacré toute sa vie à l’étude de Malus sieversii, convaincu que le Tian Shan abritait toutes les expressions des caractères héréditaires de la pomme.
• Pomme sauvage : Fruit d’un arbre du genre Malus issu d’un pépin semé naturellement, profitant d’un lieu non-aménagé (friche, fossé, bord de route, lisière de champs ou boisé, etc.).
Pomme provenant d’un pommier laissé à lui même, à sa nature propre (non-greffé, donc d’une variété unique)
– Définition du Ministère des Friches et des Pommeraies
• Pomologie : « Partie de l’arboriculture consacrée à l’étude des fruits comestibles. »
Les Fruits du Québec – Histoire et traditions des douceurs de la table
Cet ouvrage de l’historien et ethnologue Paul-Louis Martin, publié chez Septentrion en 2002, est une autre référence incontournable pour qui s’intéresse aux variétés anciennes de fruits au Québec.
Selon les compilations de l’auteur, les variétés de pommes qui ont été présentes au Québec pourraient atteindre 400, si l’on se fie aux mentions et aux traces écrites.
Il y avance ceci : « Quant à savoir les distinguer avec certitude et pouvoir les repérer dans les vergers ou ailleurs dans les paysages de nos campagnes, il s’agit là d’une démarche ardue, longue et systématique, qui devrait pourtant être entreprise par des autorités responsables : le Québec pourrait ainsi s’inspirer de l’exemple de la Belgique, petit pays qui n’a pas hésité à mettre sur pied une équipe de recherches et à créer un conservatoire des ressources génétiques fruitières (CRA de Gembloux) qui distribue dans le grand public ces trésors du patrimoine végétal national. »
Parmi les variétés ancestrales de pommes les plus anciennes et répandues au Québec, l’historien décrit celles-ci (avec leurs autres appellations entre parenthèses) :
• Fameuse (Pomme de neige, Fameuse rouge, La Belle Fameuse, du Maréchal. En anglais : Chimney Apple, Sanguineous, Snow, Royal Snow)
Un Johnny Appleseed moderne ratisse les chemins éloignés du pays pour des pommes d’autrefois qui disparaissent des tables du Québec.
13 septembre 2008 – MARIAN SCOTT – THE GAZETTE
INVERNESS – Yves Auger fait son chemin à travers un dense fourré. « Regarde » dit-il. « C’était un verger ». Un pommier tordu s’élève parmi les ronces, ses branches chargées de fruits rosés.
Plus de pommes tapissent le sol sous nos pieds.
Auger cueille un spécimen veiné de rose et tranche un morceau du fruit doux et croustillant avec son couteau de poche.
« Juste un soupçon de salinité », commente-t-il, comme un goûteur de vin testant le Beaujolais nouveau de l’année. La pomme, une Melba Rose, est une variété locale. Auger, 54 ans, est un Johnny Appleseed des temps modernes. Sa mission : sauver les variétés de pommes que nos grands-parents croquaient quand ils étaient petits.
Pendant 25 ans, le professeur d’arboriculture au Cégep de Victoriaville a ratissé les arrières rangs du piémont Appalachien, 2 heures au sud-est de Montréal, près de Thetford Mines, sauvant les pommes ancestrales de l’oubli.
Il y a un siècle, chaque ferme sur ces vastes hautes-terres avait son propre verger. Il y avait des pommes pour croquer et d’autres pour cuisiner; des pommes d’été et des variétés à mûrissement tardif qui duraient à travers l’hiver.
Mais au fil des ans, les familles Irlandaises, Écossaises, Françaises et Anglaises qui ont colonisé la région au début du 19e siècle se sont éloignées. Des noms de lieux comme Inverness, Ireland et Dublin Road attestent de leur présence.
Maintenant, les broussailles récupèrent des fermes abandonnées que ces pionniers ont laborieusement défrichées. Et les variétés de pommes qui naguère poussaient ici – comme les Alexandre, Duchesse, Wealthy, Pommes Pêche, Fameuse, Jaune Transparente, Strawberry, Red Atrachan et Wolf River – disparaissent.
Les pommes sont un microcosme de la rapetissante biodiversité de l’agriculture.
Les trois-quarts des variétés des produits agricoles ont été perdues au cours du dernier siècle, selon l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO). Seulement 12 cultures et cinq espèces animales fournissent maintenant plus de 70 pourcent de l’alimentation humaine.
La diversité agricole est essentielle, soutient la FAO, afin que les humains survivent aux changements climatiques. Les variétés régionales offrent aux scientifiques du matériel génétique pour développer des cultures plus résilientes. Les variétés traditionnelles que les fermes ont adaptées aux conditions locales résistent souvent mieux aux ravageurs et maladies que les monocultures qui requièrent un usage extensif de pesticides et fertilisants.
Des tomates ancestrales au melon de Montréal, les jardiniers et agriculteurs biologiques font revivre des variétés anciennes mises de côté dans la poursuite impitoyable de la plus grande efficacité du commerce alimentaire mondial.
En février, la Norvège a ouvert une « voûte de l’apocalypse » dans l’Arctique pour préserver les semences de millions de variétés de produits alimentaires. La Fondation pour la Biodiversité de Slow Food appelle aussi à la préservation de spécialités régionales. L’an dernier, la fondation internationale a ajouté la variété de pomme Gravenstein de Nouvelle Écosse à son Arche du Goût, une liste globale de l’aliments menacés.
Quelques douzaines de variétés de pommes à succès commercial ont remplacé les milliers qui poussaient jadis dans les vergers d’Amérique du Nord.
« Les chaines de supermarchés veulent de gros volumes », dit Marc Girard, 48 ans, un pomiculteur de 7e génération à Saint-Joseph-du-Lac qui a un étal au Marché Jean Talon.
Pour être viable commercialement, les pommes doivent être uniformes, attirantes et résister au transport et à l’entreposage.
C’est pourquoi vous trouverez des pommes McIntosh, Spartan, Cortland et Empire du Québec, Gala et Braeburn de Nouvelle-Zélande et Rouge Délicieuse de l’État de Washington au supermarché – mais pas de variétés moins communes des vergers du Québec.
Même dans les marchés fermiers, dit Girard, il n’y a pas de demande pour les pommes de l’ancien temps avec lesquels il a grandit. « Tout le monde veut de nouveaux produits ».
Girard conserve encore quelques-uns de ses arbres ancestraux favoris, incluant un qui produit de juteuses et rouges pommes Wealthy. « Ça me rappelle des souvenirs. »
Jean-Pierre Lemasson, un professeur de sociologie de l’alimentation à l’Université du Québec à Montréal, dit que la perte de vieilles variétés n’est pas nécessairement la cause de préoccupations.
« C’est vrai que l’on a perdu quelques espèces, mais nous en avons obtenu d’autres », dit-il.
« L’héritage alimentaire ne devrait pas être préservé comme un monument ».
Les pommes ne sont pas indigènes d’Amérique du Nord. Le premier fermier de Nouvelle-France, Louis Hébert, a planté des pommiers de Normandie lorsqu’il s’est établi à Québec en 1617.
Au 18e et 19e siècles, une multitude de nouvelles lignées furent introduites des Îles Britanniques par les colons, et importées de Russie, des États-Unis et d’Europe.
John McIntosh du Comté de Dundas, au Haut-Canada, a développé le fruit le plus célèbre du Canada en 1836, probablement à partir d’une vieille variété du Québec, la Fameuse ou la St-Laurent.
Conserver les vieilles variétés de pommes est plus compliqué que de conserver les pépins.
Contrairement, disons, aux tomates, haricots et poivrons verts, les semences d’une variété comme la McIntosh ne produiront pas un arbre de McIntosh, mais bien une entièrement nouvelle variété.
C’est parce qu’un semis de pommier – comme les humains – combine l’ADN du parent femelle (l’arbre sur lequel la pomme a poussé) et le parent mâle (l’arbre qui a fourni le pollen, disséminé par les abeilles, d’autres insectes ou le vent).
Pour reproduire une variété particulière de pomme, vous devez greffé la partie d’une branche, appelée scion, sur un porte-greffe. Chaque arbre de McIntosh jamais cultivé a ét greffé d’un descendant de l’arbre originel. Tous les pommiers cultivés commercialement sont greffés sur différents porte-greffes.
En plus d’enseigner le greffage d’arbres au Cégep de Victoriaville, Auger vend des arbres de variétés ancestrales via sa page web, pepiniereancestrale.net. Il a réduit cette entreprise récemment parce qu’il a déménagé et a un horaire chargé d’enseignant.
À La Pocatière, à 140 kilomètres au nord-est de la ville de Québec, le groupe de patrimoine rural Ruralys a créé un verger patrimonial afin de préserver les variétés locales de pommes, poires et prunes. Le groupe vent aussi des arbres aux jardiniers à travers le Québec. Il tient une dégustation publique à la fin septembre où les visiteurs peuvent tester les fruits ancestraux.
« C’est un patrimoine de goûts qui est tombé dans l’oubli », dit Catherine Plante, une agente de développement avec cette organisation.
La dégustation de l’an dernier a fait revivre de précieux souvenirs pour plusieurs visiteurs aînés, dit-elle.
Leurs yeux sont devenus gros comme des pièces d’une piastre et ils ont dit, « Oh – ça goûte comme les pommes que je mangeais quand j’était petit ! »
La passion d’Auger pour les pommes ancestrales date de son enfance à la ferme près de St-Ferdinand.
« Mon père me disait le nom de chaque variété. », se souvient-il. L’une était la pomme de Montréal, un petit fruit âpre utilisé surtout pour de la gelée de la compote. « Elle n’existe plus, malheureusement. »
Auger dresse la carte des anciens vergers le long de voies publiques comme le Chemin Craig, construit en 1810 de la Ville de Québec aux Cantons-de-l’Est pour ouvrir la frontière aux colons Britanniques.
Il demande aux propriétaires des terrains de signer un formulaire lui accordant la permission de prendre des photographies et des échantillons.
Auger dit qu’il peut souvent reconnaître une ancienne ferme même lorsque la maison et les bâtiments sont depuis longtemps disparus. Quand je vois un bel emplacement, je sais qu’il devait y avoir une ferme là. » Souvent, tout ce qui reste d’une ancienne maison de ferme est une fondation de pierres.
Des entrevues avec les résidents locaux – spécialement les agriculteurs aînés – aident à remplir les vides à propos des fruits oubliés. Quand Auger découvre une variété qu’il ne peut identifier, il la nomme selon la ferme ou la route où il l’a trouvée. Une trouvaille récente fut la pomme McKillop, un fruit courtaud de la couleur d’une Granny Smith. Elle prend son nom d’une route qui rappelle les pionniers d’origine du secteur.
Quelques uns des pommiers ancestraux qu’il découvre poussant sauvagement sont surprenamment libres d’insectes, notes Auger, qui utilise des méthodes biologiques. En contraste, dit-il, les pommes McIntosh sont extrêmement susceptibles aux maladies.
Jeanne d’Arc Beaulieu, 72 ans, cultive plus d’une douzaine de variétés sur sa ferme de 135 ans à Inverness.
Chaque pomme a une utilité, dit-elle : la Duchesse est bonne pour le ketchup alors que la douce comme du miel Pomme Pêche, avec sa peau teintée d’orangé et sa chaire jaune, est bonne pour faire des gelées.
Mais les plus jeunes générations ne sont pas intéressées par les vieilles variétés, dit Beaulieu.
« Les grands-parents sont décédés. Les jeunes n’ont pas le temps de faire de la compote de pommes. Ils l’achètent au magasin. »
J’ai eu le plaisir de faire un peu sa connaissance alors que j’étais étudiant au Cégep de Victoriaville. Bien qu’à mon passage il avait cessé l’enseignement (il a donné pendant des années le cours de productions fruitières – son domaine d’expertises), ses engagements avec le CETAB+ ont permis notre rencontre. Alors employé occasionnellement par ce centre de recherche en agriculture biologique, j’ai eu notamment la chance de planter quelques dizaines de pommiers et poiriers dans le verger expérimental, au pied du Mont Arthabaska. Présent, Yves nous a prodigué ses conseils pour l’implantation. J’ai également eu la chance d’assister à l’une de ses conférences à propos des variétés anciennes de pommes, qu’il a passé des décennies à répertorier, sélectionner et reproduire dans sa région.
En collaboration avec la chercheure Mirella Aoun, liée également au CETAB+, fut publiée en 2014 une fiche informative à propos de la résilience des variétés anciennes de pommes face au changement climatique.
En 2019, il contribuait à une recherche menée dans la MRC Côte de Gaspé qui visait à identifier des variétés de pommes à potentiel commercial parmi les sauvageons du secteur.
Cette démarche est une inspiration majeure pour les activités à venir du Ministère !
« Potagers d’Antan » – chroniques sur variétés de pommes anciennes
Au-delà des bouquins, la bibliothèque du Ministère des Friches et des Pommeraies compte des références sur d’autres médiums : pages web, film documentaire, etc.
Passionné par les variétés anciennes, le blogueur Michel Rivard anime depuis 2010 la page web « Potagers d’Antan« , où il a publié quelques articles à propos d’anciennes variétés de pommes qui ont été jadis cultivées et populaires au Québec.
Il s’agit d’excellents compléments d’informations aux fiches du livre « Les pommes de chez nous » (Voir « LA BIBLIOTHÈQUE DU MINISTÈRE – 8« ).
Michel Rivard y recense et présente des éléments de l’histoire des huit variétés suivantes :