Après notre rencontre à St-Joseph-du-Lac en septembre dernier, Roland Joannin et moi avions convenu de nous retrouver au printemps en ce haut-lieu de la pomiculture au Québec.
Vendredi Saint de mi-avril. Tandis que j’arrivais au « pays de la pomme » (dixit le panneau d’accueil de la municipalité), j’ai perçu un jeu de mots pomologique dans les directives de la voix de Googlemaps : « Tournez sur la Rue Binette »! Il faut savoir que la Rubinette est une variété de pommes développée en Suisse, mais à ne pas confondre avec la Rosinette, l’une de celles créées par Roland sur le piémont Laurentien!
Dans un élan de générosité (donnant au suivant, comme il a reçu de ses mentors à ses débuts), il m’avait invité à le retrouver avec mes scions, collectés en mars et avril sur les spécimens anciens ou sauvages qui se sont mérités cette année ma sélection. L’arboriculteur-hybrideur de renom m’a fait don d’une centaine de porte-greffes, réservés pour mes greffons. À ma demande, il a commandé des MM111. Ceux-ci ont le potentiel d’atteindre près de 80% des dimensions d’un arbre franc (semis), ainsi qu’une perspective de longévité d’un siècle et plus, à la différence de porte-greffes nains ou semi-nains qui, bien que portant à fruits plus rapidement, ne vivent que le temps d’une seule génération.
En contrepartie pour son formidable cadeau, et suivant ses voeux, je me suis fait le transporteur du bois de greffe du sauvageon aux pommettes à chair rouge, découvert dans une friche de Saint-Ambroise-de-Kildare. Je lui ai également partagé des scions de pommiers dont les fruits présentent passablement d’amertume, ce qui peut présenter un intérêt en cidrerie.
L’activité a eu lieu dans un garage, chez un producteur de pommes, où étaient de passage d’autres producteurs de pommes de la place, et le cueilleur de sauvageonnes que je suis. Je suis débarqué là avec tout mon bois récolté de l’année, provenant d’une presque cinquantaine de pommiers.
Quelques deux heures durant, triant les meilleurs scions, pour m’aider, l’artisan a oeuvré, avec sa machine à greffer, tandis que j’écrivais mes codes secrets sur les étiquettes, réceptionnait les arbres assemblés, les trempait brièvement dans la cire chaude, et un peu plus longtemps dans l’eau tiède, avant de les ficeler ensemble par variétés pour finalement les mettre dans les chaudières de sable humide qui les attendaient.
Suis revenu avec 100 bébés qui sont de passage dans la chambre froide, et qui attendent le temps doux pour étirer leurs racines dans le loam sableux d’un jardin fruitier.
C’est le début d’une collection, en mode pépinière pour un an ou deux, avant de devenir les premiers arbres d’un verger-conservatoire des variétés anciennes et locales, du terroir régional Lanaudois. L’enquête, les recherches et développements du Ministère des Friches et des Pommeraies sont (sous ce nom et/ou d’autres à venir) sont assurément portés sur le long terme, aux rythmes des saisons.
À la fin mars, en compagnie d’Yvan Perreault, j’ai regagné les friches voisines de son verger d’arbres à noix, sur le rang Kildare de Saint-Ambroise. Nous avons retrouvé l’arbrisseau dont les pommettes à chair rouge avaient fait grande impression suite à leur découverte par Yvan et moi en août dernier. J’ai prélevé de futurs greffons sur l’arbre, tout comme sur deux autres pommiers issus de pépins, dont les fruits furent jugés dignes d’intérêt lors de l’activité de dégustation de pommes sauvages organisée en septembre par l’enthousiaste collaborateur du Ministère qu’est Yvan.
Je me suis ensuite rendu à l’Écoferme S.E.N.C., dans le même secteur, où se trouvent 12 pommiers centenaires. J’y ai prélevé du matériel de reproduction (non sexuée) sur chacun des arbres. (Une autre publication viendra au sujet de cet ancien verger domestique comptant de magnifiques survivants productifs)
Le dimanche suivant, j’ai entrepris de faire de même avec les pommiers du terrain de la Fabrique, en la même municipalité de Saint-Ambroise-de-Kildare (SAK). Il y avait amplement de drageons sur les 2-3 survivants d’un siècle révolu, restants d’un verger de couvent, plantés et cultivés autrefois par les soins des Soeurs de Sainte-Anne ?
Une communauté religieuse qui, dit-on, fut fort appréciée dans la paroisse, depuis son installation en 1855 jusqu’à leur départ en 1969.
Activiste locale pour la préservation du patrimoine à l’échelle municipale, Mme Johanne Saulnier m’a prêté main forte en immortalisant ce moment.
Les greffons ont été enrobés d’essui-tout humecté puis ensachés dans des sacs en plastique refermables, en ayant bien identifié les variétés, leur lieu de récolte et la date. Ils furent conservés ainsi quelques semaines au frigo, jusqu’au moment de leur greffe.
Les engagements passés et présents de l’humble serviteur des pommiers insoumis que je suis l’ont amené, tout récemment, à être engagé par le Conseil de développement bioalimentaire de Lanaudière (CDBL). J’y suis désormais coordonnateur d’un projet de soutien au développement et à la commercialisation des produits forestiers non ligneux (PFNL) dans la région.
Au service des entreprises lanaudoises qui œuvrent à nous nourrir et nous soigner, avec ces champignons, fruits, noix, et diverses plantes sauvages comestibles et médicinales issus de nos forêts.
Les pommes sauvages répondent très bien à la définition large des PFNL, comprenant des produits « récoltés dans la nature, que ce soit dans les forêts, les friches, le littoral ou des terres destinées ou non à la production de bois d’oeuvre (par ex. les champignons). »
En cohérence avec les affaires de ce ministère qui rêve de revitaliser les friches (anciens pâturages, terres marginales, bords de routes) en y semant plus encore de pommiers sauvages. Des idées innovantes en matière d’agroforesterie ? Ils s’y trouvent déjà, dispersés, solitaires, en petites talles ou en pommeraies aux riches trésors, non cultivés et pleins de promesses dans la diversité de leurs formes, de leurs fruits.
Le défrichage des archives de la pomme semée au Québec et dans Lanaudière se poursuivra ici. Il y aura d’autres belles histoires et maillages pour la préservation du patrimoine arboricole et la valorisation de la diversité variétale des pommes (pomologie); je puis vous assurer ! J’en ai en réserve à raconter !
Emmanuel Beauregard, ouvrier artisan cueilleur, amateur observateur, chercheur géolocalisateur, amoureux et explorateur des pommiers naturalisés sur le territoire régional comme ailleurs.
On m’a offert la chance de faire une première apparition sur Youtube, invité par Steven Bussières (copropriétaire de la brasserie l’Albion à Joliette) à sa presse de pommes sauvages (de cueillette hivernale, près de chez lui, à Sainte-Mélanie aussi), en vue d’en faire du cidre, au début janvier.
Témoignage d’un mouvement de reconnaissance des vertus des pommes sauvages dans la région !
C’est un très sympathique vidéo, où il en profite pour saluer les deux autres brasseurs Joliettains (Pierre-Antoine, qui se lance aussi en cidrerie – appuyé par la grosse machine marketing de l’Alchimiste, et Michaël de la micro-brasserie Maltstrom avec qui je poursuis la collaboration). Nous avons tous pressé des pommes de la saison 2021 avec le même pressoir, soit celui gracieusement prêté par l’ami Jean-François Chaussé, vigneron spécialiste des raisins de table à Berthierville ! Remercions le encore pour sa générosité.
Le Ministère lance aujourd’hui une série de chroniques à propos de célèbres variétés de pommes qui sont issues de pépins (ou encore de drageons).
L’idée était en suspens depuis longtemps, et c’est une récente opportunité de cueillette hivernale de pommes ‘Golden Délicieuse’ (en vue d’en faire du cidre de glace), qui a réveillé le projet de faire connaître l’histoire de variétés connues et populaires qui sont nées de « semis de hasard ». La ‘Golden Délicieuse’ est l’une d’entre elles, et d’une renommée internationale, qui plus est.
Le texte ci-bas est une traduction des pages 58 à 61 du fantastique livre « Apples of uncommon character : 123 heirlooms, modern classics, & little-known wonders » de Rowan Jacobsen, publié en 2014.
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Alias : Mullins Yellow Seedling
Origine : Clay County, Virginie Occidentale, 1890.
Apparences : Devrait être large et modestement conique, avec des épaules rondes et une joyeuse peau jaune pointillée de taches de rousseur brunes. Trop souvent, elle est plutôt d’un vert pistache, cueillie tôt pour améliorer sa durée de vie en étalages. Le roussissement est un bon signe, comme l’est une touche de rose sur une joue.
Saveur: Pas tout à fait complexe, mais sacrément bonne, à la façon d’une pomme. Surtout sucrée, elle est à peu près aussi acide que du jus de pomme, mais il y a là une touche d’intrigue, un chuchotement de complexité melonnée qui a été trouvé dans les nombreux illustres descendants de la Golden Délicieuse.
Texture : Fraîchement cueillie, une Golden Délicieuse adéquatement cultivée a de charmantes qualités. Chaque morceau se sépare impatiemment du navire-mère et se précipite dans votre bouche, où vos dents trouvent leur mot à dire.
Saison : De septembre à octobre. Si elle n’est pas jaune, ne l’achetez pas. Se conserve bien jusqu’au printemps.
Utilisation : Consommées fraîches; tient bien en tarte (bien que nécessite du jus de citron).
Région : À la grandeur des États-Unis, bien que les meilleures soient cultivées dans les zones plus chaudes. Omniprésente dans les supermarchés aux USA et en Europe.
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« La saga de la Golden Délicieuse a débuté en 1891 dans le Comté de Clay, en Virginie Occidentale, sur la ferme de L.L. Mullins. Ce fut lorsque Mullins envoya son fils de 15 ans, J.M., pour faucher les champs. En 1962, J.M. Mullins, alors âgé de 87 ans, raconta au Charleston Daily Mail ce qui est arrivé ce jour-là : « Je balançais la faux d’un côté et de l’autre lorsque je suis tombé sur un petit pommier qui avait atteint environ 20 pouces de hauteur. Ce n’était qu’un nouveau petit pommier qui s’était porté volontaire à cet endroit. Il n’y avait pas le moindre autre pommier à proximité. Je me suis dit « Eh bien mon gars, je vais juste te laisser là », et c’est ce que j’ai fait. J’ai fauché autour, et à d’autres occasions j’ai fauché autour, encore et encore, et il s’est transformé en un petit pommier de belle apparence et devint éventuellement un grand arbre et a porté des fruits. »
L’oncle de J.M., Anderson Mullins, devint plus tard propriétaire de la ferme, et vers 1905 commença à remarquer l’arbre extraordinaire. La seule pomme jaune populaire dans le Sud à cette époque était la Grimes Golden, dont Mullins en avait plusieurs en culture dans le voisinage (l’un desquels en était probablement le parent). Mais ce n’était pas de la Grimes. Elle était bien plus large, plus croquante et sa saveur plus épicée. L’arbre dépassait en productivité tous les autres arbres de la ferme, et les pommes se conservaient magnifiquement jusqu’au printemps.
En 1913, Mullins jugeait qu’il avait quelque chose d’extraordinaire entre les mains, et décida ainsi de poster quelques exemplaires de la Mullins Yellow Seedling, comme il l’appelait, à Stark Bro’s, la pépinière de commandes postales du Missouri qui dominait le marché de la pomme à l’époque (et continue de prospérer aujourd’hui). Stark Bro’s avait rencontré un énorme succès avec leur pomme Délicieuse en 1895, et Mullins pensa qu’ils pourraient faire quelque chose avec sa pomme. En avril 1914, il leur envoya 3 pommes de plus, un geste sournois de sa part, parce qu’à cette saison les louables capacités de conservation des fruits étaient évidentes. Les frères Paul et Lloyd Stark étaient plus intéressés par les pommes rouges, qui avaient plus d’attrait commercial, mais ils eurent une épiphanie lorsqu’ils ont goûté la pomme de Mullin. « Nous n’avions jamais expérimenté une telle saveur épicée avant, particulièrement dans une pomme jaune », écrivit plus tard Paul Stark. La principale pomme jaune à l’époque était la Grimes Golden, mais la petite taille de cette pomme avait toujours limité sa popularité. Stark décida qu’une grosse pomme jaune croquante pour complémenter leur Rouge Délicieuse serait une excellente idée, alors il voyagea un millier de miles en train, et les derniers 25 miles à dos de cheval, pour atteindre la ferme des Mullins. Il n’y avait personne à la maison, mais Stark put voir le verger sur le versant derrière la maison, et il commença à fouiner. La plupart des arbres qu’il vit étaient en mauvais état, et il dut commencer à douter qu’il était au bon endroit. Alors, se remémora-t-il plus tard, quelque chose attira son attention. « Là, se dessinant au milieu de petits arbres sans feuilles, se trouvait un arbre doté d’un feuillage vert intense, comme s’il avait été transplanté du Jardin d’Éden. Les rameaux de cet arbre pliaient au sol sous une prodigieuse production d’excellentes, glorieuses et luisantes pommes dorées. Tandis que je m’en approchais, une crainte me dérangeait. Et si ce n’était qu’un pommier de Grimes Golden, après tout ? Je me suis approché et vit que les pommes étaient 50 pourcent plus larges que des Grimes Golden. J’en ai cueilli une et croquai dans sa chaire croquante, tendre et chargée de jus. Eureka ! Je l’avais trouvé ! »
Starks paya 5000 $ à Mullins pour les droits de propagation de l’arbre et pour les 900 pieds carrés de sol autour de celui-ci. Il bâtit une cage de bois et de fil de fer autour de l’arbre, pour décourager les greffeurs nocturnes, complétée avec une alarme électrique. En 1916, il présenta au monde en tant que Golden Délicieuse, qui est allée vers la célébrité et la fortune, aussi bien qu’une carrière au Secrétariat du monde des pommes, créant les Jonagold, Ozark Gold, GoldRush, Mutsu, Arlet, Elstar, Pinova, Gala, Pink Lady et plusieurs autres. En fait, la prévalence de ses gènes dans l’univers de l’approvisionnement en pommes a contribué à ce qu’elle soit choisie comme pomme à décoder pour le Apple Genome Project, qui a publié en 2010 la séquence génomique complète de la Golden Délicieuse.
Durant des décennies, la Golden Délicieuse se situait au second rang dans la production de pommes aux USA, plusieurs longueurs derrière la Rouge Délicieuse, maintenant un respectable 15 à 20%. Mais en 2016 la Gala, son propre enfant, l’a poussé au 3e rang, et aujourd’hui la Golden Délicieuse maintient environ 10% du marché. (En Europe, toutefois, la Golden Délicieuse est la pomme au sommet depuis 1945, lorsqu’elle arrivée comme élément du Plan Marshall pour relancer l’agriculture Française, et elle continue d’occuper environ 25% du marché, plus du double que n’importe quelle autre variété). Qu’est-ce qui explique une telle popularité ? Personne d’autre que Paul Stark, en complet mode « P.T. Barnum », n’a jamais affirmé qu’il s’agissait d’un coup de grâce gustatif. La Golden Délicieuse est plutôt la pomme qui fait tout assez bien, en étant un rêve de cultivateur. C’est une pomme sympa, grosse, plaisante, assez croquante et très sucrée, avec un profil aromatique grand public et une bonne fraîcheur, qui convient aux tartes, et peut durer longtemps entreposée. Pour les producteurs, elle génère chaque année des récoltes exceptionnelles avec peu de drame. Ce n’était pas une pomme difficile.
C’était une excellente formule pour le succès dans les années 1950. Même dans la décennie 1990, le supermarché américain typique avait trois variétés de pommes : la verte Granny Smith, la jaune Golden Délicieuse et la Rouge Délicieuse. L’une pour la cuisson, l’une pour la consommation fraîche et l’autre à regarder de loin. Mais les meilleurs jours de la Golden Délicieuse sont probablement derrière elle. C’est toujours la pomme de choix pour la nourriture de bébés (où la clientèle ne semble pas se plaindre de la saveur moyenne et faiblement acide), et une bien mûre directement tirée d’un arbre Appalachien peut toujours avoir ses charmes, mais si ce sont les pommes sucrées que vous aimez, il y a de plus aromatiques options.
Yvan Perreault, ou le terroir nordique à redécouvrir et réinventer
Bien connu dans le milieu de la cueillette sauvage, dans Lanaudière, en Mauricie (régions dont il préside le cercle des mycologues) et bien au-delà, Yvan Perreault est un formateur réputé en matière de « produits forestiers non-ligneux » (PFNL) au Québec. Créateur de fermes forestières, fondateur et copropriétaire du verger Au Jardin des Noix de Saint-Ambroise-de-Kildare, il est aussi conférencier et guide de cueillette professionnel.
Surprenamment, ce n’est que sur le tard qu’il a découvert, parmi toutes les ressources fruitières nordiques, l’intérêt que représentent les pommes sauvages et leur infinie diversité de types. Il a fallu qu’il tombe sur les publications de l’humble serviteurs des Malus (nom latin des pommiers) que je suis pour prendre conscience de cette richesse insoupçonnée. Il est vite devenu l’un des plus enthousiastes supporteurs des démarches pomologiques entreprises par le Ministère des Friches et Pommeraies.
Nous nous sommes rencontrés chez lui, au Jardin des Noix, en août dernier, le temps d’une excursion à travers bois et prés, jusqu’aux terres de quelques voisins plus loin, dans les hauts du rang Kildare. Il m’a conduit, dans son petit kart de golf, jusqu’à de grands îlots de friches (zones au sol non propice à l’agriculture), au milieu de prairies cultivées. Le pourtour de ces friches regorge de pommiers sauvages, qui se comptent par dizaines. Nous en avons goûté autant, échangeant avec joie nos impressions et appréciations, tout comme nos élans d’inspiration. Grande gueule professant à tous vents, Yvan a l’amabilité de m’écouter aussi, et je lui ai partagé quelques-unes de mes connaissances pomologiques. Quelques jours plus tard, il en a fait une publication sur sa page Facebook personnelle, incluant des photos de nos belles découvertes et ses commentaires. Il n’a pas manqué de souligner ma présence et mon sérieux dans cette passion des pommes sauvages, laissant même entendre que j’avais quelque chose d’un Johnny Appleseed (héros folkorique américain qui aurait disséminé des pommiers à travers de nombreux États) québécois!
C’est grâce à lui, cette balade et ses contacts que j’ai par la suite rencontré Roland Joannin, grand connaisseur des pommes au Québec.
En septembre, Yvan a organisé une activité de dégustation des pommes sauvages, dans ces îlots de biodiversité, près de chez lui. Je lui ai fourni plusieurs modèles de fiches descriptives de variétés de pommes, dont il s’est librement inspiré pour préparer une fiche adaptée à son activité. Neuf pommiers porteurs de fruits avaient été identifés par Yvan, qui a créé un petit parcours de dégustation. Les personnes présentes pour l’activité, gratuite et ouverte à tous et toutes, étaient ensuite invitées à remplir la fiche pour chaque variété. Je n’ai malheureusement pas pu y être, mais j’ai su que cela avait été un franc succès, avec des dizaines de participant.e.s ravi.e.s.
En me confiant ses hypothèses concernant la propagation des pommiers dans la vallée de Kildare, il m’a référé à une ferme se trouvant à proximité, pas loin du coin du Kildare et de la 343. Deux rangées de pommiers ancestraux bordent le chemin d’entrée vers la vieille maison de ferme. Je m’y suis rendu au courant du mois d’août afin de rencontrer les propriétaires et découvrir les arbres et leurs fruits. Ce sera d’ailleurs l’objet d’une prochaine publication du Ministère.
Yvan offre son soutien indéfectible pour la préservation et la revalorisation des pommiers anciens présents sur le territoire de St-Ambroise-de-Kildare, tout comme des sauvageons dans Lanaudière. Présent et très motivé lors de la journée de corvée organisée à la fin septembre dernier, il m’a, plus récemment, prêté main forte pour dresser un argumentaire en vue de convaincre le Conseil de la Fabrique de la paroisse de préserver les vestiges d’un ancien verger sur un terrain en friches qui leur appartient. D’autres nouvelles de ce projet de revalorisation viendront aussi au cours des prochaines semaines et mois!
Vivement que se poursuive le réseautage et le maillage entre pomologues, arboriculteurs, propriétaires de terrains comptant des pommiers négligés et des artisans du renouveau du terroir régional !
Emmanuel Beauregard, au service des Malus en liberté et délaissés dans Lanaudière
Mike et la Micro-brasserie Malstrom de Notre-Dame-des-Prairies
L’apprenti « ministre des friches et pommeraies » que je suis a connu Michaël Fiset il y a vingt ans, au tournant des années 2001 et 2002, alors que mes parents et d’autres militant.e.s se réunissaient dans la cuisine de la maison familiale, en vue de fonder l’Union paysanne de Lanaudière. Alex et lui, deux amis alors dans la jeune vingtaine, futurs secrétaires et trésoriers de l’organisation, sont quelques mois plus tard devenus des voisins. Alors pleinement dans mon adolescence, j’étais ravi d’avoir ces jeunes néo-ruraux rebelles, de quelques années mes aînés, nouveaux habitants dans la maison d’à côté de la ferme, occasionnels compagnons, vite fait devenus modèles ou inspirations.
Puis la vie a fait qu’on s’est pas revus souvent, pendant des années. Michaël (aka Mike) a poursuivi sans relâche son intérêt pour la brasserie. De l’Alchimiste où il fut pendant 12 ans le premier brasseur, il est devenu consultant auprès de brasseurs en démarrage, puis a fondé la micro-brasserie Malstrom en 2016 à Notre-Dame-des-Prairies. Il dirige depuis cette « brasserie artisanale spécialisée dans les lagers non traditionnelles et la bière affinée en fût de chêne », tout en cultivant depuis longtemps une passion pour les levures sauvages et les fermentations spontanées.
Parmi les premiers à avoir découvert l’existence de la présente page en août dernier, Mike me contacta rapidement pour offrir son soutien, et le début d’une collaboration. Il me réserva et pré-paya une quantité de pommes sauvages, à cueillir par mes soins et livrables au courant de l’automne. De quoi m’aider à acheter le pick-up multifonctionnel, outil fort appréciable pour un chasseur de pommes à travers coulées, friches et bords de routes.
À l’automne, Maltstrom a encore investi dans le projet en s’équipant d’un broyeur efficace pour déchiqueter les pommes, étape nécessaire avant de les presser (à moins qu’elles n’aient été d’abord hivernées – gel et dégel – ce qui en change la texture).
Grâce à la coopération de Jean-François Chaussé du Vignoble du Vent Maudit, nous avons utilisé sa presse hydraulique de 180 litres pour tirer un maximum de jus des diverses pommes que j’avais pu récolter durant ma courte saison. Deux bennes bien remplies, prêtées par le verger Qui Sème Récolte où j’ai travaillé tout l’été.
C’est ainsi que le 26 octobre dernier, Mike, Jean-François et moi nous sommes réunis dans l’atelier de création brassicole à Notre-Dame-des-Prairies avec les machines et le matériel requis pour mener nos premières expériences ensemble avec les pommes. Nous avons soutiré plus de 250 litres de jus, cet après-midi là. Jus illico transféré dans des barils de chêne ayant contenu d’abord du vin blanc, puis de la bière fermentée sur marc de pommes. Le moût issu de la fermentation de ces fruits du pommage lanaudois sera assemblé avec une bière fermentée spontanément par macération sur marc de raisin blanc (du vignoble St-Thomas) et affinée en foudre de Riesling ! À terme, une bière célébrant les arômes de la pomme locale et ses levures sauvages verra le jour sur les tablettes de la brasserie !
En 2022, c’est certain que l’aventure continue !
Soyez à l’affût, on vous tiendra au jus !
Emmanuel Beauregard, pour le Ministère des Friches et des Pommeraies
Un très bon article de l’historien Jean-François Nadeau, publié dans Le Devoir le 31 août 2020, où la question des variétés anciennes est cependant traitée trop courtement.
Le Ministère des pommeraies voit clairement un intérêt pour les variétés ancestrales qui poussent encore ici et là dans nos campagnes, et le besoin de mener des recherches pour les retrouver et préserver.
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LE POMMIER, UNE HISTOIRE D’AMOUR
Depuis toujours, ils servent à bâtir autant qu’à rêver… Dans cette série estivale, Le Devoir tente de cerner de quel bois sont faits les arbres qui nous entourent. Aujourd’hui : le pommier.
« Chaque pomme est une fleur qui a connu l’amour », écrivait Félix Leclerc dans un de ces carnets d’écrivain où il jouait, en grand lièvre sage qu’il était, à philosopher aux pourtours d’une nature à laquelle il accrochait ses pensées. Il n’empêche qu’au pays des hommes, les histoires d’amour, y compris celles des arbres, finissent mal en général. En sera-t-il différemment, au fil du temps, pour cet arbre nourricier qu’est le pommier ?
Au Québec, chez les 463 producteurs de pommes officiellement répertoriés, on récolte environ 5,3 millions de minots chaque année. Un minot ? L’équivalent de 19 kilos de pommes. Faites le calcul : ce sont plus de 100 millions de kilos de pommes qui sont engendrés par ces vergers, sans compter les variétés sauvages, cueillies encore ici et là, en bordure des champs, et les vergers privés qui ne sont pas comptabilisés.
À l’automne, la cueillette des pommes conduit aux effluves en cuisine des compotes, des tartes, des croustades et autres délices, sans oublier les jus frais, les cidres, les brandys. La pomme représente, depuis fort longtemps, une idée forte de ce qu’est l’Amérique, même si le pommier n’est pas autochtone. Les pommiers tels que nous les connaissons n’existaient pas avant la colonisation du continent.
L’éclatant New York n’est-il pas représenté aujourd’hui sous la forme d’une grosse pomme ? Les Beatles, après avoir conquis l’Amérique, et à leur suite une des marques les plus célèbres de micro-ordinateurs n’ont-ils pas adopté la pomme comme symbole commercial transnational ? Sans doute n’est-ce pas par hasard que le narrateur-écrivain de bien des romans de l’Amérique de Victor-Lévy Beaulieu souligne toujours qu’il se penche sur une table « en bois de pommier » lorsque vient le temps de se délivrer par l’écriture des histoires qui le hantent.
Venus à l’origine d’Asie, les premiers pommiers à avoir été plantés en Amérique furent arrachés à la Normandie pour être mis en sol du côté de Québec et de Port Royal, en Acadie, au début du XVIIe siècle. Les Sulpiciens, seigneurs de Montréal, en plantent parmi les premiers dans leurs jardins. Les Jésuites, pour leur part, en font pousser sur le mont Royal, plus ou moins à compter de 1670.
Des pommiers furent cultivés avec attention à Montréal, puis dans ses environs. Le chef du Parti patriote, le distingué Louis-Joseph Papineau, leur vouait une affection passionnée. Dans son journal, son fils Amédée raconte que le grand orateur possédait à Montréal « un grand jardin et verger sur la rue Saint-Denis, occupant tout l’espace entre les rues De La Gauchetière et Dorchester [boulevard René-Lévesque], et se prolongeant en arrière, presque à la rue Sanguinet ». Aussi bien dire que sur les terrains où se trouve désormais l’UQAM, les principaux fruits produits à cette époque n’étaient pas ceux de l’esprit, mais bien ceux des pommiers.
Dans le fief familial de Montebello, à la seigneurie de la Petite-Nation en Outaouais, Louis-Joseph Papineau ne cesse de commander des pommiers de différentes variétés, ce qui favorise comme on le sait une meilleure pollinisation. En 1855, le tribun écrit : « J’ai fait planter cent cinquante pommiers et un plus grand nombre d’arbres d’ornement. »
En marge de ses pommiers adorés, Papineau évoque volontiers la beauté du printemps, ce temps où la nature lui semble particulièrement riche et belle, la floraison des arbres fruitiers en particulier produisant un effet inégalé au milieu des campagnes.
Depuis, le pommier n’a cessé d’être hybridé pour s’adapter aux besoins des cultures autant que pour résister aux maladies qui l’assaillent. « Les variétés anciennes ont été remplacées par des variétés que l’on découvrait pour leurs qualités gustatives supérieures », explique l’agronome Monique Audette des Vergers du Lac, entreprise située à Dunham, dans les Cantons-de-l’Est.
La pomme est attaquée par différentes manifestations de la tavelure, cette brûlure causée par un champignon. « Cela peut mettre en danger le commerce, mais pas le pommier », explique Monique Audette. « Par contre, le feu bactérien, pour les pommiers cultivés, peut être un vrai problème. Mais je ne connais pas pour l’instant une menace globale qui pèse sur les pommiers. Cependant, avec les changements climatiques, on ne sait pas du tout ce qui peut arriver. »
On a réussi, jusqu’ici, à développer, soit par hybridation classique, soit par mutations génétiques, des variétés de pommiers qui sont plus résistantes à des affections qui menacent la commercialisation. La Liberty, la Redfree, la Freedom et la Jonafree sont au nombre des variétés qui laissent croire que la croissance de pommes saines est à placer d’emblée du côté d’une manifestation de la liberté…
La pomme est un miracle de l’entêtement des hommes. Le pommier risque-t-il de connaître un jour le triste sort que plusieurs autres arbres splendides ont connu au cours du siècle dernier ?
Quatre milliards de châtaigniers nourriciers peuplaient l’Amérique du Nord. Ces géants se sont d’abord évanouis sous les pressions des coupes forestières des colonisateurs européens, puis sont disparus du paysage, en quelques décennies du début du XXe siècle, à cause d’une maladie. Il y en avait alors jusqu’à la pointe sud du Québec. Vers 1904, on observa pour la première fois son dépérissement à New York, à la suite de l’importation de quelques plants d’une variété asiatique de la même espèce. Quand on en trouve encore, ils ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils ont été, décimés, en voie d’extinction complète. Ce sont pratiquement 99 % des arbres de cette espèce qui ont été tués dans le premier tiers du XXe siècle. Le chancre destructeur, Cryphonectria parasitica, avait été importé d’Asie.
Disparus, eux aussi, en quelques dizaines d’années, les ormes d’Amérique, majestueux parapluies qui ombrageaient le paysage des campagnes québécoises, lui donnant souvent tout son romantisme. L’arbre fut ravagé par la graphiose, une infection produite par un mycoparasite arrivé au début du XXe siècle. À lui aussi, les spécialistes prédisent une disparition quasi complète. Il en va de même pour les frênes, avalés à toute vitesse pas l’agrile, un insecte venu lui aussi d’Asie, dont l’existence, malgré la vaccination de nombreux arbres, ne pourrait bientôt être qu’un souvenir. Les avis d’interdiction de déplacement du bois de frêne ou de mise en quarantaine des propriétés les plus touchées n’ont jusqu’ici rien donné.
Condamnés à mort
Qui sait si le pommier ne connaîtra pas un jour, à son tour, une attaque destructrice ? En attendant, il faut bien l’observer, nombreuses variétés anciennes auxquelles nos aïeux étaient habitués ont déjà à peu près disparu. Mais pas à cause de maladies. Elles ont été plus ou moins condamnées à mort, au nom de la toute-puissance du marché. Ces vieilles variétés, souvent très bonnes, étaient coupables de ne pas se conserver aussi bien dans les transports. Elles obéissent moins bien à la réfrigération et se meurtrissent davantage que les variétés les plus commerciales qui ont pris le dessus dans les étals des marchés. Qui connaît encore la Duchesse, la Macoun, l’Alexandre, la Calville, la Fameuse, la Reinette, la Melba ? L’agronome Monique Audette estime qu’on a tendance à embellir les souvenirs de ces fruits. « Je mets parfois au défi les gens de goûter à l’aveugle des pommes. Ce ne sont pas ces variétés anciennes, si valorisées dans les souvenirs de notre enfance, qui sont les préférées ! »
Pendant longtemps, le souci de la qualité des fruits n’était pas très présent. Les pommes étaient désirées beaucoup pour fabriquer du cidre. À l’heure de la prohibition, le cidre est interdit. Il va le rester jusqu’en 1970, pour favoriser les intérêts commerciaux de la puissante industrie de la bière. Le cidre ne va revivre que petit à petit, après cinquante ans d’interdiction, alors qu’il avait constitué une des principales boissons populaires auparavant.
Sur plus de 200 variétés de pommes susceptibles de croître sur les rives du Saint-Laurent, nous n’en connaissons plus, au mieux, que quelques-unes, à peu près toujours les mêmes : McIntosh, Empire, Cortland, Lobo, Paulared, Spartan et autres Honeycrisp. « Des programmes d’amélioration génétique font que même plusieurs de ces variétés, comme la McIntosh, sont appelées éventuellement à être remplacées. »
» Les pommes sont incroyables, tu vas planter 100 pépins d’un même arbre, tu vas avoir 100 sortes de pommes différentes. Le pommier, c’est la variété ! […] La stratégie de la diversité. C’est le contraire de l’industrie. L’industrie, c’est les choses toutes semblables, toutes pareilles. Et c’est pas une stratégie gagnante. »
Il faut voir et entendre Rose-Hélène Tremblay parler des pommes sauvages en cueillant dans une haie entre deux champs gaspésiens !
L’extrait d’un peu plus de 3 minutes se trouve entre 13:35 et 16:46, mais tant qu’à y être, pourquoi ne pas écouter la série au complet (6 épisodes d’environ 30 minutes) ?
Il y a là plein d’inspirations, car il est question de « développer des initiatives pour une agriculture communautaire durable et valorisante ».
J’avais réussi à visionner ce film quelque part sur Internet il y a une dizaine d’années. Il m’était depuis introuvable, même dans les repaires de pirates de ma connaissance. Étrangement impossible de trouver une source d’où en acheter une copie. Chercheur déterminé, j’ai cet hiver fait appel au service de prêts entre bibliothèques de BANQ. On m’a ainsi expressément fait venir, outre-Atlantique, un exemplaire du DVD prêté par la bibliothèque universitaire de Vannes, en Bretagne !
À l’arrière du coffret de ce passionnant documentaire réalisé en 2010, on peut lire :
« Au cœur des montagnes célestes du Kazakhstan, poussent des forêts de pommiers sauvages datant de l’époque des dinosaures. Aurait-on retrouvé le « Jardin d’Eden » ! Ce film nous transporte aux origines du plus célèbre des fruits, quand le courage des hommes, la science et l’histoire se mêlent.
L’enquête inédite qui révèle au monde l’origine de la pomme. Le film qui pénètre pour la première fois les forêts de pommiers sauvages du Kazakhstan ! »
On y découvre l’oeuvre et les combats d’Aymak Djangaliev (1913-2009), l’académicien et agronome kazakh, qui a consacré toute sa vie à l’étude de Malus sieversii, convaincu que le Tian Shan abritait toutes les expressions des caractères héréditaires de la pomme.