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LES POMMES DES MOINES TRAPPISTES – 3

Des vergers d’Oka aux friches et pommeraies de St-Jean-de-Matha

À propos de cidre, dont la commercialisation était interdite il y a 80 ans de cela au Québec, le Père Louis-Marie, dans son histoire de l’Institut agricole d’Oka (1) écrivait ceci :

« Un membre du parlement ayant manifesté le désir qu’un père Trappiste aille à Sherbrooke faire une causerie sur la fabrication du cidre, on avait décidé qu’un élève sénior, Alphonse Lachance, irait plutôt et traiterait du choix des pommes à cidre et du mérite relatif des espèces cultivées; il exposerait les secrets de la fabrication d’un cidre et de sa conservation. « Il essaiera, dit le bouillant monsieur Boron, de convaincre ses auditeurs que la fabrication du cidre, facile pour tout le monde, devrait se généraliser en Canada (on refait ce rêve encore de nos jours!), parce qu’elle procurerait à la masse de la population une boisson saine, tonique, peu coûteuse, et qu’elle assurerait en même temps au cultivateur, un écoulement sûr et rémunérateur des produits du verger. »

Le glorieux passé pomicole des Trappistes remonte peut-être au siècle dernier, mais le fruit défendu du Jardin d’Eden semble vouloir suivre de près les communautés religieuses, où qu’elles soient… les vestiges du verger des Soeurs de Sainte-Anne à Saint-Ambroise-de-Kildare en sont un autre exemple …

En construisant l’Abbaye Val-Notre-Dame où elle s’est établie en 2009, la communauté de moines cisterciens est devenue (en faisant fi des frontières municipales) voisine de la ferme de ma famille. Leur monastère se trouve à quelques centaines de mètres au bout du fonds de terre des Vallons d’en Haut, de l’autre côté de la rivière l’Assomption, en cette verte vallée défrichée dans le dernier quart du XIXe siècle. Un magnifique coin de ruralité où, comme ailleurs au Québec depuis 50 ans, d’anciens champs et pâturages à l’abandon ont connu la succession des espèces de la végétation spontanée qui, d’herbacées en arbustes et en arbres enchevêtrées, redeviennent forêt.

Depuis près de 10 ans, les Trappistes établis à Saint-Jean-de-Matha sont devenus d’irréductibles promoteurs des forestibles (tant de produits sauvages comestibles à mettre en valeur !). L’année dernière, dans le cadre de mon emploi au CDBL Conseil de développement bioalimentaire de Lanaudière, j’ai justement eu la chance de me faire connaitre et de nouer des liens cordiaux avec une partie de l’équipe du Magasin de l’Abbaye et de la La Forêt de l’Abbaye.

Entre les branches, j’avais appris que le vaste domaine (187 ha) appartenant à la communauté religieuse était l’hôte de nombreux pommiers sauvages …

Une fois mon emploi du temps allégé, dès le mois de mars, j’ai offert à François Patenaude (employé par les moines pour le développement des forestibles, et mon ancien comparse du Comité PFNL Lanaudière) mes services pour entreprendre la taille de ces pommiers sauvages que je brûlais de découvrir … Il a fait part de ce projet à Jonathan, le sympathique horticulteur et pépiniériste (Pépinière Bordeleau) qui y travaille depuis plusieurs années. « Jon » était convaincu d’avance; il les invitait même déjà depuis un bon bout de temps à valoriser ces arbres fruitiers rustiques aux généreuses fructifications.

Nous avons rapidement reçu la bénédiction enthousiaste du Père Abbé, André Barbeau, pour entreprendre l’exploration des pommiers sauvages de leur territoire, ainsi que de la taille d’éclaircie dans ces arbres.

Jonathan et moi nous sommes retrouvés le 30 mars dernier, avec nos raquettes, sécateurs et scies d’élagage, pour un premier tour d’horizon. En plus de tous les Malus éparpillés, longeant les coulées d’un ruisseau, nous sommes rapidement tombés sur une épatante pommeraie qui doit couvrir plus d’un demi hectare, où des dizaines ou centaines de pommiers forment la canopée. Ils y sont les arbres dominant la zone, en nombre et en hauteur. Ce n’est pas un verger rectiligne planté de mains humaines, mais un fouillis naturel sans ordre apparent à nos yeux de civilisés (pas assez « sylvilisés » quoi) !

Nous y avons constaté le potentiel et proposé l’aménagement de sentiers. Non seulement la taille de nettoyage des pommiers (enlever le bois mort), mais aussi un peu de conduite des arbres pour en favoriser la fructification. À ce moment, nous avons reçu l’autorisation de venir en explorer les fruits l’automne venu, pour en caractériser et sélectionner des variétés, voire en cueillir une partie.

C’est donc une nouvelle et très réjouissante collaboration qui s’est amorcée ce printemps ! Le gars du coin amoureux des pommiers en liberté qui en habitent comme lui les vallons, est vraiment ravi de faire renouer les Trappistes, par la voie des friches et des pépins, avec leur passé pomicole et pomologique (oui oui, ces mots ne prennent qu’un seul « m ») !

Si Dieu le veut (et je ne vois pas pourquoi il voudrait pas!) nous ferons là de belles trouvailles et cueillettes cet automne, et les suivants! Possiblement même de bonnes variétés douces et amères pour en faire de bonnes cuvées de cidres fermiers …

La suite dans les prochains jours, car il s’en est passé des choses depuis 6 mois!

(1) Père Louis-Marie Lalonde , « L’Institut d’Oka : cinquantenaire, 1893-1943, École agricole, Institut agronomique, École de médecine vétérinaire », 1944, chapitre 2 « L’École d’Oka, à l’âge de bois », p.37

25 octobre 2023

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Cueillette Explorations Pomologie Projets et collaborations

Podcast de la FUPAL sur la pomologie

On m’a invité à participer au Podcast « Les Prods » de la fédération régionale de l’Union des Producteurs Agricoles de Lanaudière (FUPAL) pour un épisode hors-série à propos de la pomologie.

https://www.facebook.com/UPA.Lanaudiere/posts/659855406152304

J’ai accepté, en faisant des clins d’œil à mes parents, et affirmé mes convictions, par le choix du mot « paysan » pour parler de mes origines, de la ferme où j’ai grandi et où je m’établi.

Ce fut une première expérience d’entrevue de type « radiophonique », avec micro et casque d’écoute. Une autre occasion inespérée de parler de mes activités pomologiques, de ma vision des pommes sauvages en cidrerie, dans Lanaudière.

Étourdi par tout ce que je voulais dire en peu de temps, j’en perdais mes mots … La réalisatrice s’est bien débrouillée pour faire tenir le tout ensemble, grâce à la magie du montage.

J’ai oublié de parler du rôle fondamental que joue la faune (sauvages, mammifères comme oiseaux, et ceux de ferme aussi, tels vaches et chevaux) dans la dissémination des pépins de pommes, qui s’ensauvagent sur le territoire. Ce qu’on appelle la féralité : le propre des échappé.es de culture ou d’élevage, plantes ou animaux qui s’affranchissent de la domestication humaine.

Je n’ai pas non plus souligné l’importance des espaces non-cultivés, telles les friches, havres de biodiversité ou la nature reprend ses droits. Rien dit non plus de l’aspect primordial des corridors écologiques ou la faune peut circuler, vivre tout simplement; ces habitats qui ont été détruits par les réaménagements du territoire au bénéfice de l’industrialisation de l’agriculture.

Je plaide qu’il faut d’urgence laisser place au non aménagé, au sauvage, pour sauver la biodiversité dont nous faisons partie !

Il y a indéniablement quelque chose qui se passe dans la région autour de cette ressource fantastique trop longtemps négligée, sauf par quelques rares paysans avant-gardistes, voire anarcho-terroiristes !

15 avril 2023

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Projets et collaborations Rencontres

PARTAGE AMICAL SUR LA TAILLE DES POMMIERS SAUVAGES

Le dimanche 2 avril dernier, sous le thème de la taille de pommiers sauvages, un groupe d’une dizaine de mordus de la pomme et de personnes avides d’apprendre s’est réuni à l’invitation d’Éric Hébert, chez lui, au bout d’un vieux rang de colonisation de St-Jean-de-Matha.

Cette activité amicale d’échange entre passionnés découlait d’une présentation sur les pommes sauvages, coanimée par le paysagiste spécialisé en aménagements comestibles Etienne Nault-Beaucaire, le pépiniériste et arboriculteur fruitier Jonathan Bordeleau (Pépinière Bordeleau) ainsi qu’Éric Hébert, laquelle s’est tenue durant la Fête des semences de Lanaudière, à la fin février.

Il faut souligner qu’Éric est un descendant direct de Louis Hébert, le célèbre premier colon du pays, présumé avoir apporté de Normandie les premiers pommiers en Nouvelle-France, autour de 1617…

Pionnier d’un autre type, depuis 30 ans, sur sa propriété mathaloise, Éric Hébert a dégagé des centaines de pommiers sauvages de la forêt (une friche de quelques décennies, qui était jusqu’au début des années 70 un pâturage). D’août à octobre, il en cueille les pommes au sol, et a développé l’art d’en tirer de très bons cidres, en produisant autour de 1000 bouteilles par année, pour la consommation familiale et amicale.

L’artisan brasseur Steven Bussières, copropriétaire de l’Albion, qui développe aussi des projets de cidrerie avec des pommes sauvages, y était aussi, enthousiaste, là pour apprendre et prenant conscience de l’ampleur de la tâche, ne serait-ce que pour la taille des arbres (formation et entretien).

En restant là un peu plus longtemps que la moyenne des ours, je suis reparti avec quelques greffons, de certains des pommiers qui nous ont été brièvement présentés par l’artisan cidrier. Elles n’ont pas encore été baptisées, et je n’ai pas eu l’occasion de les goûter l’automne dernier, mais pourquoi pas essayer quelques surprises … Je pense que l’une de ses championnes, de ses favorites, devrait s’appeler la ‘Hébert’, en son honneur et en hommage à son illustre ancêtre (dont la légende en fait le premier pomiculteur du Canada, voire importateur de l’espèce Malus domestica en Amérique du Nord) !

Avec l’ami Mayo Hébert, fils d’Éric, on s’est éclipsés avant le coucher du soleil pour aller récolter, à quelques km de là, une poignée de scions d’un sauvageon de bord de rang qu’il a repéré, tout près de chez lui, et dont la variété a été baptisée, simplement, sous l’inspiration du moment, en considérant son emplacement ainsi que les caractéristiques que l’ami me décrivait : « Belle Montagne Russet ». Elle sera assurément reproduite (greffée), et j’ai bien hâte de la voir de mes propres yeux pis de la goûter de mes propres papilles !

10 avril 2023

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Cueillette Explorations Pomologie Projets et collaborations

Saison 2022

Le Ministère des Friches et des Pommeraies s’est fait discret sur les médias sociaux mais n’en est pas moins actif sur le terrain, en mode repérage et exploration de saison depuis la mi-août, à goûter les plus hâtives de nos pommes, déjà tombées au sol

Passent les pommes d’été, dont les « pommes blanches » sont les plus connues, qui s’abîment à la moindre pression, s’oxydent en un rien de temps, fragiles

Vite « farineuses », souvent bien acides, dont on peut tirer de bonnes compotes

***

Suite à l’article en première page du journal l’Action, en avril dernier, j’ai été contacté par une cinquantaine de personnes qui m’ont invitées à rencontrer leurs arbres; parfois un seul, des fois des talles

Ces derniers week-ends, et parfois en soirées, j’ai commencé ma tournée de reconnaissance des lieux et des gens, en de toujours belles rencontres autour de cette espèce légendaire : Malus

À basse vitesse, scrutant les fossés, lisières et fonds de cours je visite aussi ces rangs de campagnes entiers où à ma connaissance de nombreux pommiers poussent, anarchiquement, hors rangs.

C’est du temps de recherche (et développement), une obsession visuelle, par passion, la volonté de ne pas en manquer un, les chercher ou simplement les trouver partout où ils sont, noueux et tordus, indépendants et libres, en marge du système de culture conventionnel-industriel

J’m’arrête dans les entrées de maison ou sur le bord de la route et cogne aux portes, me présente, demande la permission pour explorer les arbres fruitiers, et pour cueillir

Rares sont ceux qui refusent; au contraire : on me raconte plutôt d’étonnantes histoires, m’offre un verre, de revenir pour prélever des greffons au printemps, souvent de cueillir tout ce que je veux, sinon avec quelques réserves pour les proprios, dont certains, enthousiastes, me présentent aussi des pruniers, poiriers et autres merveilles fruitières de leurs jardins

J’explique que toutes les pommes m’intéressent, pas seulement les grosses et sucrées. Celles qui sont acides, amères ou astringentes (qui assèchent la bouche) tout autant ! La finalité que je leur réserve est la fermentation alcoolique en vue de produire des cidres composés de fins assemblages de variétés, qui avec le temps et l’expérience, seront de délicieux breuvages issus du terroir local.

En échantillons ou en grandes quantités, petites pommettes ou piquées, difformes ou tachetées de tavelure, elles méritent également d’être découvertes, référencées, goûtées, testées.

À l’état naturel, sans le moindre traitement, avec un maximum de levures sauvages, elles sont parfaites ainsi pour la fermentation spontanée !

Emmanuel Beauregard

1er septembre 2022

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Pépinière Projets et collaborations

LES VALLONS FRUITÉS #2

Trois mois plus tard, des nouvelles de la pépinière!

Restez à l’affût : d’autres mises à jour des activités du MFP suivront dans les prochains jours!

À travers l’été, ma pépinière de pommiers a, bien sûr,

changé d’allure!

En commençant par les pommiers sauvages présents naturellement dans cette prairie en friches, puis en entrant dans la pépinière…

En passant par

la centaine de portes-greffes M111 surmontés

d’une quarantaine de variétés :

des anciennes, avant qu’elles ne disparaissent, et des nouvelles,

tirées de sauvageons, reproduites pour la première fois

(toutes n’ont pas repris, mais la grande majorité oui !)

puis les 4 pommiers du Kazakhstan, mes semis de ‘Antonovka’,

le pommier à feuilles rouges offert par Éric de Lorimier

les cinq poiriers issus de semis (merci encore Caroline Dionne!),

les deux pruniers sauvages (et même de nombreux fraisiers) …

Tout a été goûté par un ou des Odocoileus virginianus !

mieux connu au Québec en tant que « chevreuil »

à défaut d’avoir clôturé ce jardin à risque …

Étêtant plusieurs de mes jeunes pommiers et poiriers,

les curieux cervidés n’ont pris que quelques bouchées;

une dégustation de choix !

À deux reprises, mais leur ayant depuis laissé un répit,

ils ne les ont que ralenti, ramifié plus tôt que voulu

Ce qui sera rectifié par la taille le printemps prochain

Il va falloir que je protège mes précieux arbres fruitiers

Contre eux, ainsi que des petits rongeurs qui en hiver

peuvent leur ronger fatalement l’écorce !

1er septembre 2022

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Pomologie Projets et collaborations

LES VALLONS FRUITÉS

Les pommiers, au printemps 2022

La collection de pommiers de variétés du terroir local (à quelques exceptions près) débourre depuis une dizaine de jours ! Toute ma reconnaissance va à Roland Joannin pour son expertise de greffeur et son précieux don de 100 porte-greffes M111, en soutien aux recherches & développements du Ministère des Friches et des Pommeraies.

Dans ma pépinière se retrouvent, pour lancer ce projet à long terme de verger-conservatoire, 43 variétés (en moyenne 2 exemplaires de chacune) issues de pommiers sauvages et anciens de Sainte-Mélanie et Saint-Ambroise. Les scions greffés ont été collectés en mars, greffés à la mi-avril et transplantés à la mi-mai.

Sur une planche voisine, se trouve la trentaine de petits pommiers ‘Antonovka’, partis de pépins semés en contenants multicellules il y a un an. Transplantés en 1 rang l’automne dernier, ils semblent tous assez bien aller, avec leurs feuilles et pousses en devenir. Dans le futur, certains se feront couper la tête, pour devenir porte-greffes, et d’autres seront laissés à eux-mêmes, libres d’exprimer leur propres fruits.

Les quatre pommiers du Kazakhstan (Malus Sieversii), issus de semis et âgés de 3-4 ans, resteront francs, et révéleront des pommes aux saveurs inédites, encore inconnues. En plus de quoi Éric de Lorimier, pépiniériste et sélectionneur de variétés fruitières depuis belle lurette dans la région, m’a également fait un formidable cadeau : des surplus de greffons de Malus Sieversii ! Une dizaine de souches différentes que je me suis empressé de greffer sur des sauvageons vigoureux et fructifères, à quelques endroits sur la ferme. Des branches raboutées avec des variétés de pommes issues du bassin génétique Kazakh, une espèce de retour aux sources sur ces sauvageons locaux, qui ont également d’autres gènes dans leur ADN.

Le week-end dernier, Christian Breton, propriétaire du Verger des Coteaux de Kildare sur le rang du Pied-de-la-Montagne de Sainte-Marcelline (autre amoureux de ses pommiers sauvages !), m’a offert 10 petits pommiers issus de semis de pépins provenant de ses arbres. Ces petits pommiers mystères ont été transplantés en plein sol le soir-même avec le reste de ma collection naissante.

Oh vivement les aventures à long terme du côté des Malus, le long (et en large !) d’un piémont de terroirs et de découvertes, suivant et semant ce fruit qui se mange et se boit de toutes façons, dans la générosité de ces arbres indépendants et rustiques, symboles de connaissance et de santé, qui en plus favorisent les échanges et les rencontres !

9 juin 2022

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Greffe Projets et collaborations Rencontres

LE DÉBUT D’UNE COLLECTION

Après notre rencontre à St-Joseph-du-Lac en septembre dernier, Roland Joannin et moi avions convenu de nous retrouver au printemps en ce haut-lieu de la pomiculture au Québec.

Vendredi Saint de mi-avril. Tandis que j’arrivais au « pays de la pomme » (dixit le panneau d’accueil de la municipalité), j’ai perçu un jeu de mots pomologique dans les directives de la voix de Googlemaps : « Tournez sur la Rue Binette »! Il faut savoir que la Rubinette est une variété de pommes développée en Suisse, mais à ne pas confondre avec la Rosinette, l’une de celles créées par Roland sur le piémont Laurentien!

Dans un élan de générosité (donnant au suivant, comme il a reçu de ses mentors à ses débuts), il m’avait invité à le retrouver avec mes scions, collectés en mars et avril sur les spécimens anciens ou sauvages qui se sont mérités cette année ma sélection. L’arboriculteur-hybrideur de renom m’a fait don d’une centaine de porte-greffes, réservés pour mes greffons. À ma demande, il a commandé des MM111. Ceux-ci ont le potentiel d’atteindre près de 80% des dimensions d’un arbre franc (semis), ainsi qu’une perspective de longévité d’un siècle et plus, à la différence de porte-greffes nains ou semi-nains qui, bien que portant à fruits plus rapidement, ne vivent que le temps d’une seule génération.

En contrepartie pour son formidable cadeau, et suivant ses voeux, je me suis fait le transporteur du bois de greffe du sauvageon aux pommettes à chair rouge, découvert dans une friche de Saint-Ambroise-de-Kildare. Je lui ai également partagé des scions de pommiers dont les fruits présentent passablement d’amertume, ce qui peut présenter un intérêt en cidrerie.

L’activité a eu lieu dans un garage, chez un producteur de pommes, où étaient de passage d’autres producteurs de pommes de la place, et le cueilleur de sauvageonnes que je suis. Je suis débarqué là avec tout mon bois récolté de l’année, provenant d’une presque cinquantaine de pommiers.

Quelques deux heures durant, triant les meilleurs scions, pour m’aider, l’artisan a oeuvré, avec sa machine à greffer, tandis que j’écrivais mes codes secrets sur les étiquettes, réceptionnait les arbres assemblés, les trempait brièvement dans la cire chaude, et un peu plus longtemps dans l’eau tiède, avant de les ficeler ensemble par variétés pour finalement les mettre dans les chaudières de sable humide qui les attendaient.

Suis revenu avec 100 bébés qui sont de passage dans la chambre froide, et qui attendent le temps doux pour étirer leurs racines dans le loam sableux d’un jardin fruitier.

C’est le début d’une collection, en mode pépinière pour un an ou deux, avant de devenir les premiers arbres d’un verger-conservatoire des variétés anciennes et locales, du terroir régional Lanaudois. L’enquête, les recherches et développements du Ministère des Friches et des Pommeraies sont (sous ce nom et/ou d’autres à venir) sont assurément portés sur le long terme, aux rythmes des saisons.

#Pommes sauvages #Greffe #Verger conservatoire #Variétés anciennes #Lanaudière

21 avril 2022

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Greffe Projets et collaborations

RÉCOLTE DE SCIONS 2022

À ST-AMBROISE-DE-KILDARE

À la fin mars, en compagnie d’Yvan Perreault, j’ai regagné les friches voisines de son verger d’arbres à noix, sur le rang Kildare de Saint-Ambroise. Nous avons retrouvé l’arbrisseau dont les pommettes à chair rouge avaient fait grande impression suite à leur découverte par Yvan et moi en août dernier. J’ai prélevé de futurs greffons sur l’arbre, tout comme sur deux autres pommiers issus de pépins, dont les fruits furent jugés dignes d’intérêt lors de l’activité de dégustation de pommes sauvages organisée en septembre par l’enthousiaste collaborateur du Ministère qu’est Yvan.

Je me suis ensuite rendu à l’Écoferme S.E.N.C., dans le même secteur, où se trouvent 12 pommiers centenaires. J’y ai prélevé du matériel de reproduction (non sexuée) sur chacun des arbres. (Une autre publication viendra au sujet de cet ancien verger domestique comptant de magnifiques survivants productifs)

Le dimanche suivant, j’ai entrepris de faire de même avec les pommiers du terrain de la Fabrique, en la même municipalité de Saint-Ambroise-de-Kildare (SAK). Il y avait amplement de drageons sur les 2-3 survivants d’un siècle révolu, restants d’un verger de couvent, plantés et cultivés autrefois par les soins des Soeurs de Sainte-Anne ?

Une communauté religieuse qui, dit-on, fut fort appréciée dans la paroisse, depuis son installation en 1855 jusqu’à leur départ en 1969.

Activiste locale pour la préservation du patrimoine à l’échelle municipale, Mme Johanne Saulnier m’a prêté main forte en immortalisant ce moment.

Les greffons ont été enrobés d’essui-tout humecté puis ensachés dans des sacs en plastique refermables, en ayant bien identifié les variétés, leur lieu de récolte et la date. Ils furent conservés ainsi quelques semaines au frigo, jusqu’au moment de leur greffe.

À suivre !

20 avril 2022

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Projets et collaborations

PARTICIPER À L’EFFERVESCENCE CIDRICOLE DANS LANAUDIÈRE

On m’a offert la chance de faire une première apparition sur Youtube, invité par Steven Bussières (copropriétaire de la brasserie l’Albion à Joliette) à sa presse de pommes sauvages (de cueillette hivernale, près de chez lui, à Sainte-Mélanie aussi), en vue d’en faire du cidre, au début janvier.

Témoignage d’un mouvement de reconnaissance des vertus des pommes sauvages dans la région !

C’est un très sympathique vidéo, où il en profite pour saluer les deux autres brasseurs Joliettains (Pierre-Antoine, qui se lance aussi en cidrerie – appuyé par la grosse machine marketing de l’Alchimiste, et Michaël de la micro-brasserie Maltstrom avec qui je poursuis la collaboration). Nous avons tous pressé des pommes de la saison 2021 avec le même pressoir, soit celui gracieusement prêté par l’ami Jean-François Chaussé, vigneron spécialiste des raisins de table à Berthierville ! Remercions le encore pour sa générosité.

Vive le cidre Lanaudois !

24 février 2022

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Cidre Cueillette Histoire Littérature Pomologie Projets et collaborations

CÉLÉBRITÉS ISSUES DE PÉPINS – 1

Le Ministère lance aujourd’hui une série de chroniques à propos de célèbres variétés de pommes qui sont issues de pépins
(ou encore de drageons).

L’idée était en suspens depuis longtemps, et c’est une récente opportunité de cueillette hivernale de pommes ‘Golden Délicieuse’
(en vue d’en faire du cidre de glace), qui a réveillé le projet de faire connaître l’histoire de variétés connues et populaires qui sont nées de « semis de hasard ». La ‘Golden Délicieuse’ est l’une d’entre elles,
et d’une renommée internationale, qui plus est.

Le texte ci-bas est une traduction des pages 58 à 61 du fantastique livre « Apples of uncommon character : 123 heirlooms, modern classics, & little-known wonders » de Rowan Jacobsen, publié en 2014.

***

Alias : Mullins Yellow Seedling

Origine : Clay County, Virginie Occidentale, 1890.

Apparences : Devrait être large et modestement conique, avec des épaules rondes et une joyeuse peau jaune pointillée de taches de rousseur brunes. Trop souvent, elle est plutôt d’un vert pistache, cueillie tôt pour améliorer sa durée de vie en étalages. Le roussissement est un bon signe, comme l’est une touche de rose sur une joue.

Saveur: Pas tout à fait complexe, mais sacrément bonne, à la façon d’une pomme. Surtout sucrée, elle est à peu près aussi acide que du jus de pomme, mais il y a là une touche d’intrigue, un chuchotement de complexité melonnée qui a été trouvé dans les nombreux illustres descendants de la Golden Délicieuse.

Texture : Fraîchement cueillie, une Golden Délicieuse adéquatement cultivée a de charmantes qualités. Chaque morceau se sépare impatiemment du navire-mère et se précipite dans votre bouche, où vos dents trouvent leur mot à dire.

Saison : De septembre à octobre. Si elle n’est pas jaune, ne l’achetez pas. Se conserve bien jusqu’au printemps.

Utilisation : Consommées fraîches; tient bien en tarte (bien que nécessite du jus de citron).

Région : À la grandeur des États-Unis, bien que les meilleures soient cultivées dans les zones plus chaudes. Omniprésente dans les supermarchés aux USA et en Europe.

***

« La saga de la Golden Délicieuse a débuté en 1891 dans le Comté de Clay, en Virginie Occidentale, sur la ferme de L.L. Mullins. Ce fut lorsque Mullins envoya son fils de 15 ans, J.M., pour faucher les champs. En 1962, J.M. Mullins, alors âgé de 87 ans, raconta au Charleston Daily Mail ce qui est arrivé ce jour-là : « Je balançais la faux d’un côté et de l’autre lorsque je suis tombé sur un petit pommier qui avait atteint environ 20 pouces de hauteur. Ce n’était qu’un nouveau petit pommier qui s’était porté volontaire à cet endroit. Il n’y avait pas le moindre autre pommier à proximité. Je me suis dit « Eh bien mon gars, je vais juste te laisser là », et c’est ce que j’ai fait. J’ai fauché autour, et à d’autres occasions j’ai fauché autour, encore et encore, et il s’est transformé en un petit pommier de belle apparence et devint éventuellement un grand arbre et a porté des fruits. »

L’oncle de J.M., Anderson Mullins, devint plus tard propriétaire de la ferme, et vers 1905 commença à remarquer l’arbre extraordinaire. La seule pomme jaune populaire dans le Sud à cette époque était la Grimes Golden, dont Mullins en avait plusieurs en culture dans le voisinage (l’un desquels en était probablement le parent). Mais ce n’était pas de la Grimes. Elle était bien plus large, plus croquante et sa saveur plus épicée. L’arbre dépassait en productivité tous les autres arbres de la ferme, et les pommes se conservaient magnifiquement jusqu’au printemps.

En 1913, Mullins jugeait qu’il avait quelque chose d’extraordinaire entre les mains, et décida ainsi de poster quelques exemplaires de la Mullins Yellow Seedling, comme il l’appelait, à Stark Bro’s, la pépinière de commandes postales du Missouri qui dominait le marché de la pomme à l’époque (et continue de prospérer aujourd’hui). Stark Bro’s avait rencontré un énorme succès avec leur pomme Délicieuse en 1895, et Mullins pensa qu’ils pourraient faire quelque chose avec sa pomme. En avril 1914, il leur envoya 3 pommes de plus, un geste sournois de sa part, parce qu’à cette saison les louables capacités de conservation des fruits étaient évidentes. Les frères Paul et Lloyd Stark étaient plus intéressés par les pommes rouges, qui avaient plus d’attrait commercial, mais ils eurent une épiphanie lorsqu’ils ont goûté la pomme de Mullin. « Nous n’avions jamais expérimenté une telle saveur épicée avant, particulièrement dans une pomme jaune », écrivit plus tard Paul Stark. La principale pomme jaune à l’époque était la Grimes Golden, mais la petite taille de cette pomme avait toujours limité sa popularité. Stark décida qu’une grosse pomme jaune croquante pour complémenter leur Rouge Délicieuse serait une excellente idée, alors il voyagea un millier de miles en train, et les derniers 25 miles à dos de cheval, pour atteindre la ferme des Mullins. Il n’y avait personne à la maison, mais Stark put voir le verger sur le versant derrière la maison, et il commença à fouiner. La plupart des arbres qu’il vit étaient en mauvais état, et il dut commencer à douter qu’il était au bon endroit. Alors, se remémora-t-il plus tard, quelque chose attira son attention. « Là, se dessinant au milieu de petits arbres sans feuilles, se trouvait un arbre doté d’un feuillage vert intense, comme s’il avait été transplanté du Jardin d’Éden. Les rameaux de cet arbre pliaient au sol sous une prodigieuse production d’excellentes, glorieuses et luisantes pommes dorées. Tandis que je m’en approchais, une crainte me dérangeait. Et si ce n’était qu’un pommier de Grimes Golden, après tout ? Je me suis approché et vit que les pommes étaient 50 pourcent plus larges que des Grimes Golden. J’en ai cueilli une et croquai dans sa chaire croquante, tendre et chargée de jus. Eureka ! Je l’avais trouvé ! »

Starks paya 5000 $ à Mullins pour les droits de propagation de l’arbre et pour les 900 pieds carrés de sol autour de celui-ci. Il bâtit une cage de bois et de fil de fer autour de l’arbre, pour décourager les greffeurs nocturnes, complétée avec une alarme électrique. En 1916, il présenta au monde en tant que Golden Délicieuse, qui est allée vers la célébrité et la fortune, aussi bien qu’une carrière au Secrétariat du monde des pommes, créant les Jonagold, Ozark Gold, GoldRush, Mutsu, Arlet, Elstar, Pinova, Gala, Pink Lady et plusieurs autres. En fait, la prévalence de ses gènes dans l’univers de l’approvisionnement en pommes a contribué à ce qu’elle soit choisie comme pomme à décoder pour le Apple Genome Project, qui a publié en 2010 la séquence génomique complète de la Golden Délicieuse.

Durant des décennies, la Golden Délicieuse se situait au second rang dans la production de pommes aux USA, plusieurs longueurs derrière la Rouge Délicieuse, maintenant un respectable 15 à 20%. Mais en 2016 la Gala, son propre enfant, l’a poussé au 3e rang, et aujourd’hui la Golden Délicieuse maintient environ 10% du marché. (En Europe, toutefois, la Golden Délicieuse est la pomme au sommet depuis 1945, lorsqu’elle arrivée comme élément du Plan Marshall pour relancer l’agriculture Française, et elle continue d’occuper environ 25% du marché, plus du double que n’importe quelle autre variété). Qu’est-ce qui explique une telle popularité ? Personne d’autre que Paul Stark, en complet mode « P.T. Barnum », n’a jamais affirmé qu’il s’agissait d’un coup de grâce gustatif. La Golden Délicieuse est plutôt la pomme qui fait tout assez bien, en étant un rêve de cultivateur. C’est une pomme sympa, grosse, plaisante, assez croquante et très sucrée, avec un profil aromatique grand public et une bonne fraîcheur, qui convient aux tartes, et peut durer longtemps entreposée. Pour les producteurs, elle génère chaque année des récoltes exceptionnelles avec peu de drame. Ce n’était pas une pomme difficile.

C’était une excellente formule pour le succès dans les années 1950. Même dans la décennie 1990, le supermarché américain typique avait trois variétés de pommes : la verte Granny Smith, la jaune Golden Délicieuse et la Rouge Délicieuse. L’une pour la cuisson, l’une pour la consommation fraîche et l’autre à regarder de loin. Mais les meilleurs jours de la Golden Délicieuse sont probablement derrière elle. C’est toujours la pomme de choix pour la nourriture de bébés (où la clientèle ne semble pas se plaindre de la saveur moyenne et faiblement acide), et une bien mûre directement tirée d’un arbre Appalachien peut toujours avoir ses charmes, mais si ce sont les pommes sucrées que vous aimez, il y a de plus aromatiques options.

[Traduction : Emmanuel Beauregard]

17 février 2022