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THOREAU SUR LES POMMES SAUVAGES – 2

Suivant sa nature paradoxale, Thoreau se fait le prophète de malheur des pommiers sauvages, annonçant leur disparition. Plus d’un siècle et demi plus tard, les ‘Malus domestica’ naturalisés en Amérique du Nord ne sont évidemment pas plus disparus des campagnes de la Nouvelle-Angleterre que de celles du Québec. Il est vrai que désormais, très rares sont ceux à planter des vergers de pommiers issus de pépins …

Voici quelques autres passages de son texte posthume « Wild apples« , publié d’abord en 1862; traduit en français et publié aux éditions Finitude (France) en 2009 :

« Il n’est pas étonnant que ces pommes, petites et hautes en couleur, soient réputées produire les meilleurs cidres. Loudon relève, dans son Herefordhisre Report que « les pommes de petite taille doivent toujours, à qualité égale, être préférées aux plus grandes, de telle sorte que la peau et le cœur équilibrent la pulpe en proportion et que les jus faibles et aqueux soient évités. »

« Il en est également qui sont parfois rouges à l’intérieur, comme imprégnées d’un beau feu, nourriture féerique, trop belles pour être mangées, pommes des Hespérides, pommes du soleil couchant!« 

« Ce serait un passe-temps plaisant que de trouver des noms appropriés aux centaines de variétés mélangées dans un simple tas à l’entrée d’un pressoir à cidre. […] Qui se proposera comme parrain au baptême des pommes sauvages ?« 

« Le temps de la Pomme Sauvage appartiendra bientôt au passé. Ce fruit disparaîtra probablement bientôt de la Nouvelle-Angleterre. Vous pouvez déjà vous promener dans de grands vergers de pommiers natifs qui, pour l’essentiel alimentaient les pressoirs à cidre et sont maintenant complètement en déclin. […] Depuis les lois de tempérance et la généralisation des arbres greffés, on ne plante plus aucun arbre natif, de ceux que je vois partout dans les pâturages abandonnés et là où les bois les ont emprisonnés. Je crains bien que celui qui marchera à travers ces champs dans un siècle d’ici ne pourra plus goûter le plaisir de faire tomber des pommes sauvages. Ah, le pauvre homme ! Il y a tant de plaisirs qu’il ne connaîtra jamais !« 

30 décembre 2023

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Cidre Littérature Pomologie Rencontres

UN BRETON À LA RENCONTRE DES POMMIERS SAUVAGES  DU QUÉBEC

Mark Gleonec est un « Breton de Cornouaille », illustrateur, conteur et historien du cidre et de la pomme du Sud de la Bretagne. Invité par son ami Claude Jolicoeur, il était en visite au Québec à la fin du mois de septembre dernier. Accompagnés de leurs épouses, les deux sommités de la pomme et du cidre ont visité plusieurs forêts de pommiers sauvages, de Charlevoix à la Beauce, en passant par Lanaudière jusqu’à la Petite Nation (Outaouais).

« Macgleo », auteur d’un blogue, vient de publier les trois premiers articles d’une série de textes et de photographies rapportant son voyage au Québec, à travers la sorte d' »été des Indiens » (même sans gel avant le redoux) qu’on a eu cet automne.

Sa troisième chronique rapporte d’abord ses impressions et souvenirs de passage à Saint-Jean-de-Matha, pour rencontrer notre groupe de compagnons cidriers de Lanaudière. Il enchaine avec le récit de leur journée du lendemain en Outaouais, dans la Petite Nation, où ils ont accompagné Marie-Anne Adam et Gaston Picoulet de la micro-cidrerie Les Pommes perdues pour une session de cueillette et dégustations.

Crédit photo : Claude Jolicoeur

Le séjour de Mark parmi nous fut trop bref pour approfondir à satiété les conversations, et j’espère avoir l’occasion de faire plus ample connaissance avant trop longtemps ! Oui, un rêve de voyage m’habite, celui de retourner visiter le pays Fouesnantais, mais du côté du cidre cette fois …

Plus près de chez nous et plus certainement, je m’organiserai une tournée de ces jeunes cidreries québécoises qui ont commencé à mettre en valeur la géopoétique des pommiers sauvages, leur terroir pomicole local ! À la rencontre du savoir-faire et de l’inspiration, en mode partage.

30 octobre 2023

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Dégustations Pomologie Projets et collaborations Rencontres

ACTIVITÉ DÉGUSTATION DE POMMES ET CIDRES SAUVAGES

AVEC CLAUDE JOLICOEUR DANS LANAUDIÈRE

Photo par/by Claude Jolicoeur

Samedi le 30 septembre dernier, à Saint-Jean-de-Matha, s’est tenue une rencontre d’artisans cidriers de Lanaudière, pour la plupart également cueilleurs et utilisateurs de pommes sauvages. À mon invitation, près d’une vingtaine de passionné.es se sont réunis dans le fond d’un ancien rang agricole, chez Éric Hébert, paysan amoureux des pommes sauvages et cidriculteur depuis plus de 30 ans, notre hôte pour la journée. Nul d’entre nous ne produit du cidre à l’échelle commerciale pour le moment. Nous sommes plus ou moins amateurs, mais tous avides d’améliorer la qualité de nos cidres fermiers, de confection artisanale, et d’y mettre le meilleur de notre pommage original, local ou régional.

Photo par/by Mark Gleonec

Les grands objectifs de cette première journée d’atelier et de partage étaient les suivants :

– Découvrir ou mieux connaître les classes de pommes à cidre (douces, douces amères, amères, astringentes, aigres-amères) avec des exemples concrets dans la bouche.

– Sélectionner un nombre raisonnable (pas trop) des pommes qui semblent les plus prometteuses pour la cidrerie. Ces sélections devront faire l’objet d’essais en situation de verger réel – les meilleures seront alors retenues.

– Ultimement, développer un pommage régional original que pourront se partager les producteurs de la région et ainsi donner une couleur locale aux cidres.

Chaque participant était donc invité à apporter des exemplaires de variétés de pommes sauvages qu’il cueille et aime particulièrement, des pommes soupçonnées d’être de bonnes candidates pour la cidrerie. Cette dégustation collective de pommes sauvages était guidée et animée par un invité spécial : le prof Claude Jolicoeur, expert du cidre, juge sur des concours de cidre à l’échelle internationale et auteur de 3 ouvrages de référence (The New Cidermaker’s handbook en 2013, Du pommier au cidre en 2016, Cider Planet en 2022), en plus de plusieurs articles et conférences à travers le monde du cidre.

Jolicoeur était accompagné de son épouse, Banou, originaire du Kazhakstan (de la région même qui est le berceau génitique des pommes cultivées dans le monde – Almaty) et elle même une fine goûteuse, ainsi que d’un couple amis, Mark Gleonec et son épouse Élisabeth, des visiteurs bien enracinés au sud de la Bretagne. M. Gleonec est également un expert en la matière, auteur, historien du cidre et des pommes de Cornouailles, conteur et fondateur d’un verger conservatoire des variétés de pommes patrimoniales de son coin de pays, à Penfoulig. Celui-là même dont je vous présentais aussi le livre ce printemps.

L’événement s’est poursuivi en soirée par une visite de la pommeraie sauvage de la famille Hébert-Ducoli, d’un souper potluck incluant le partage et la dégustation de nos cidres, œuvres de plusieurs des participants. Nous avons eu la chance de goûter à des bouteilles du cru de Jolicoeur, tout comme de recevoir les commentaires et appréciations des experts présents. Bienheureux moi-même que l’une des dernières bouteilles de ma cuvée 2022 soient unanimement appréciées par les fins connaisseurs avec qui j’ai dîné.

Après la dégustation commentée d’une quarantaine de variétés de pommes, la journée fut l’occasion de divers échanges entre cultivateurs et cueilleurs de pommes, amateurs de cidres, riche en échanges de trucs, conseils et connaissances. Plus globalement, il s’agissait d’une acitivité de réseautage entre des acteurs d’une nouvelle culture locale autour des pommiers sauvages. Nous en ressortons motivés et plus éclairés pour classer et reconnaître de bonnes pommes à cidre. Nous vivons le début d’un travail collectif d’élaboration d’un terroir cidricole Lanaudois.

Photo par/by Mark Gleonec
Photo par/by Mark Gleonec
Photo par/by Mark Gleonec

Comme nous le font remarquer Jolicoeur et Gleonec, le même type de travail s’est fait en Bretagne (et ailleurs) … il y a 300 ans ! Il est temps que nous développions notre culture du cidre à partir des fruits de notre terroir, les pommes issues de nos pommes sauvages locales. Les friches et pommeraies de Lanaudière ont tout ce qu’il faut de trésors aromatiques, de douceurs et d’amertumes, pour qu’on en tire de quoi produire de grands cidres ! Il s’agit d’y travailler, de développer le savoir-faire, dans une perspective à long terme. Le mouvement est lancé, avec seulement 3 siècles de retard sur nos cousins ou ancêtres Bretons et Normands!

Nos invités de marque sont repartis dimanche matin, en direction de la Petite Nation (Outaouais), pour y rencontrer Gaston Picoulet et Marie-Anne Adam de la micro-cidrerie Les Pommes Perdues.

L’humble serviteur des pommes sauvages qui se cache derrière cette page se réjouit de contribuer à la connaissance pomologique et au développement de la cidriculture dans Lanaudière. Ce Ministère, au sens de « responsabilité » ou « mission », ne démord pas de la pomme sauvage, même si les nouvelles publiques se font parfois rares. Les actions concrètes sur le terrain ont une valeur impérissable, et les pommes cueillies s’accumulent et se préservent actuellement dans la chambre froide. Le premier jour de presse arrive très bientôt; ce qui libérera des contenants pour continuer la cueillette jusqu’à la fin du mois.

Photo par/by Mark Gleonec

PS – Un reportage de l’émission La Semaine Verte sur l’utilisation de pommes sauvages en cidrerie, et mettant en vedette Claude Jolicoeur et Gaston Picoulet (cidrerie Les Pommes Perdues en Outaouais) sera diffusé au cours des prochains mois.

Crédits photos : Mark Gleonec et Claude Jolicoeur

13 octobre 2023

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Cidre Histoire Littérature Pomologie

LA BIBLIOTHÈQUE DU MINISTÈRE #XIII

En janvier, de mon divan j’ai voyagé autour de la Planète Cidre grâce au plus récent bouquin du québécois expert en jus de pommes bien fermentés, Claude Jolicoeur, sorti des presses en septembre dernier aux USA. Écrit de main de maître, c’est la somme fascinante de recherches approfondies depuis des années et de nombreux voyages autour du cidre fermier, ou artisanal (le vrai cidre quoi!), ainsi que du poiré.

Après un survol des méthodes de production, on y découvre les histoires des régions où la fabrique du cidre et du poiré sont de tradition ancienne (France, Angleterre, Espagne, Allemagne et Autriche).

Il offre ensuite un tour d’horizon des lieux où se vit un renouveau ou les débuts d’une cidriculture artisanale (Nouvelle-Zélande et Australie, USA et Canada, Irlande, Italie, Amérique Latine, etc.), où s’inventent de nouvelles manières de faire, souvent inspirées des traditions d’ailleurs.

Jolicoeur y décrit les pratiques en vergers et les variétés de pommes de différents terroirs cidricoles, les profils de différents styles de cidres et des rituels associés.

« Tout comme il y a de nombreux volumes dédiés aux grandes régions viticoles du monde, nous avons maintenant, avec Cider Planet, un manuel « d’appréciation du cidre » pour comprendre pleinement la riche culture du cidre et du poiré. »

– 4e de couverture du livre [ma traduction]

Claude Jolicoeur, Cider Planet – Exploring the Producers, Practices, and Unique Traditions of Craf Cider and Perry from Around the World, Chelsea Green Publishing, 2022

En entamant cet hiver une correspondance avec l’auteur (je lui ai écrit tout un épître, comme il m’a dit), celui-ci m’a fait référence à son ami Mark Gleonec, un autre éminent spécialiste du cidre, artiste enraciné dans le terroir du pays Fouesnantais, qui a une longue et riche tradition cidricole. Incidemment, c’est le secteur de la Bretagne, au sud du Finistère, où j’ai passé deux mois à l’automne 2017; là où en stage sur une ferme paysanne j’ai eu la chance de participer à la cueillette et la presse de variétés de pommes à cidre locales, de leurs vergers. Où j’ai eu également le plaisir de boire quelques verres de leur typique cidre doux-amer, au pétillant naturel produit suivant la méthode traditionnelle.

Je me suis empressé de me procurer, et de lire avec grand intérêt, le bel ouvrage de Gleonec, magnifiquement illustré. De quoi rêver d’un nouveau voyage chez les amis Bretons, mais aussi, surtout, qu’à plus long terme se développent des pommages régionaux pour le cidre, dans les régions du Québec qui y sont propices. Que l’on sélectionne et multiplie nos propres variétés de pommes douces-amères, aigres-amères, amères, etc. Des pommes classées comme pommes à cidre, qui n’ont pas grand chose à voir avec les pommes à croquer (bien que certaines y soient plus propices que d’autres).

Mark Gleonec, Pommes et cidre de Cornouaille, Solus Locus, 2019

Ici, en « pays jeune », nous avons la chance de pouvoir encore inventer notre terroir cidricole, avec un climat, un ensemble de variétés adaptées (un pommage) à déterminer ainsi que des assemblages ou des techniques qui nous sont propres.

Trinquons aux pommiers de Bretagne, du Québec et d’ailleurs !
Yec’hed mat ! Santé !

13 février 2023

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Projets et collaborations

PARTICIPER À L’EFFERVESCENCE CIDRICOLE DANS LANAUDIÈRE

On m’a offert la chance de faire une première apparition sur Youtube, invité par Steven Bussières (copropriétaire de la brasserie l’Albion à Joliette) à sa presse de pommes sauvages (de cueillette hivernale, près de chez lui, à Sainte-Mélanie aussi), en vue d’en faire du cidre, au début janvier.

Témoignage d’un mouvement de reconnaissance des vertus des pommes sauvages dans la région !

C’est un très sympathique vidéo, où il en profite pour saluer les deux autres brasseurs Joliettains (Pierre-Antoine, qui se lance aussi en cidrerie – appuyé par la grosse machine marketing de l’Alchimiste, et Michaël de la micro-brasserie Maltstrom avec qui je poursuis la collaboration). Nous avons tous pressé des pommes de la saison 2021 avec le même pressoir, soit celui gracieusement prêté par l’ami Jean-François Chaussé, vigneron spécialiste des raisins de table à Berthierville ! Remercions le encore pour sa générosité.

Vive le cidre Lanaudois !

24 février 2022

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Cidre Cueillette Histoire Littérature Pomologie Projets et collaborations

CÉLÉBRITÉS ISSUES DE PÉPINS – 1

Le Ministère lance aujourd’hui une série de chroniques à propos de célèbres variétés de pommes qui sont issues de pépins
(ou encore de drageons).

L’idée était en suspens depuis longtemps, et c’est une récente opportunité de cueillette hivernale de pommes ‘Golden Délicieuse’
(en vue d’en faire du cidre de glace), qui a réveillé le projet de faire connaître l’histoire de variétés connues et populaires qui sont nées de « semis de hasard ». La ‘Golden Délicieuse’ est l’une d’entre elles,
et d’une renommée internationale, qui plus est.

Le texte ci-bas est une traduction des pages 58 à 61 du fantastique livre « Apples of uncommon character : 123 heirlooms, modern classics, & little-known wonders » de Rowan Jacobsen, publié en 2014.

***

Alias : Mullins Yellow Seedling

Origine : Clay County, Virginie Occidentale, 1890.

Apparences : Devrait être large et modestement conique, avec des épaules rondes et une joyeuse peau jaune pointillée de taches de rousseur brunes. Trop souvent, elle est plutôt d’un vert pistache, cueillie tôt pour améliorer sa durée de vie en étalages. Le roussissement est un bon signe, comme l’est une touche de rose sur une joue.

Saveur: Pas tout à fait complexe, mais sacrément bonne, à la façon d’une pomme. Surtout sucrée, elle est à peu près aussi acide que du jus de pomme, mais il y a là une touche d’intrigue, un chuchotement de complexité melonnée qui a été trouvé dans les nombreux illustres descendants de la Golden Délicieuse.

Texture : Fraîchement cueillie, une Golden Délicieuse adéquatement cultivée a de charmantes qualités. Chaque morceau se sépare impatiemment du navire-mère et se précipite dans votre bouche, où vos dents trouvent leur mot à dire.

Saison : De septembre à octobre. Si elle n’est pas jaune, ne l’achetez pas. Se conserve bien jusqu’au printemps.

Utilisation : Consommées fraîches; tient bien en tarte (bien que nécessite du jus de citron).

Région : À la grandeur des États-Unis, bien que les meilleures soient cultivées dans les zones plus chaudes. Omniprésente dans les supermarchés aux USA et en Europe.

***

« La saga de la Golden Délicieuse a débuté en 1891 dans le Comté de Clay, en Virginie Occidentale, sur la ferme de L.L. Mullins. Ce fut lorsque Mullins envoya son fils de 15 ans, J.M., pour faucher les champs. En 1962, J.M. Mullins, alors âgé de 87 ans, raconta au Charleston Daily Mail ce qui est arrivé ce jour-là : « Je balançais la faux d’un côté et de l’autre lorsque je suis tombé sur un petit pommier qui avait atteint environ 20 pouces de hauteur. Ce n’était qu’un nouveau petit pommier qui s’était porté volontaire à cet endroit. Il n’y avait pas le moindre autre pommier à proximité. Je me suis dit « Eh bien mon gars, je vais juste te laisser là », et c’est ce que j’ai fait. J’ai fauché autour, et à d’autres occasions j’ai fauché autour, encore et encore, et il s’est transformé en un petit pommier de belle apparence et devint éventuellement un grand arbre et a porté des fruits. »

L’oncle de J.M., Anderson Mullins, devint plus tard propriétaire de la ferme, et vers 1905 commença à remarquer l’arbre extraordinaire. La seule pomme jaune populaire dans le Sud à cette époque était la Grimes Golden, dont Mullins en avait plusieurs en culture dans le voisinage (l’un desquels en était probablement le parent). Mais ce n’était pas de la Grimes. Elle était bien plus large, plus croquante et sa saveur plus épicée. L’arbre dépassait en productivité tous les autres arbres de la ferme, et les pommes se conservaient magnifiquement jusqu’au printemps.

En 1913, Mullins jugeait qu’il avait quelque chose d’extraordinaire entre les mains, et décida ainsi de poster quelques exemplaires de la Mullins Yellow Seedling, comme il l’appelait, à Stark Bro’s, la pépinière de commandes postales du Missouri qui dominait le marché de la pomme à l’époque (et continue de prospérer aujourd’hui). Stark Bro’s avait rencontré un énorme succès avec leur pomme Délicieuse en 1895, et Mullins pensa qu’ils pourraient faire quelque chose avec sa pomme. En avril 1914, il leur envoya 3 pommes de plus, un geste sournois de sa part, parce qu’à cette saison les louables capacités de conservation des fruits étaient évidentes. Les frères Paul et Lloyd Stark étaient plus intéressés par les pommes rouges, qui avaient plus d’attrait commercial, mais ils eurent une épiphanie lorsqu’ils ont goûté la pomme de Mullin. « Nous n’avions jamais expérimenté une telle saveur épicée avant, particulièrement dans une pomme jaune », écrivit plus tard Paul Stark. La principale pomme jaune à l’époque était la Grimes Golden, mais la petite taille de cette pomme avait toujours limité sa popularité. Stark décida qu’une grosse pomme jaune croquante pour complémenter leur Rouge Délicieuse serait une excellente idée, alors il voyagea un millier de miles en train, et les derniers 25 miles à dos de cheval, pour atteindre la ferme des Mullins. Il n’y avait personne à la maison, mais Stark put voir le verger sur le versant derrière la maison, et il commença à fouiner. La plupart des arbres qu’il vit étaient en mauvais état, et il dut commencer à douter qu’il était au bon endroit. Alors, se remémora-t-il plus tard, quelque chose attira son attention. « Là, se dessinant au milieu de petits arbres sans feuilles, se trouvait un arbre doté d’un feuillage vert intense, comme s’il avait été transplanté du Jardin d’Éden. Les rameaux de cet arbre pliaient au sol sous une prodigieuse production d’excellentes, glorieuses et luisantes pommes dorées. Tandis que je m’en approchais, une crainte me dérangeait. Et si ce n’était qu’un pommier de Grimes Golden, après tout ? Je me suis approché et vit que les pommes étaient 50 pourcent plus larges que des Grimes Golden. J’en ai cueilli une et croquai dans sa chaire croquante, tendre et chargée de jus. Eureka ! Je l’avais trouvé ! »

Starks paya 5000 $ à Mullins pour les droits de propagation de l’arbre et pour les 900 pieds carrés de sol autour de celui-ci. Il bâtit une cage de bois et de fil de fer autour de l’arbre, pour décourager les greffeurs nocturnes, complétée avec une alarme électrique. En 1916, il présenta au monde en tant que Golden Délicieuse, qui est allée vers la célébrité et la fortune, aussi bien qu’une carrière au Secrétariat du monde des pommes, créant les Jonagold, Ozark Gold, GoldRush, Mutsu, Arlet, Elstar, Pinova, Gala, Pink Lady et plusieurs autres. En fait, la prévalence de ses gènes dans l’univers de l’approvisionnement en pommes a contribué à ce qu’elle soit choisie comme pomme à décoder pour le Apple Genome Project, qui a publié en 2010 la séquence génomique complète de la Golden Délicieuse.

Durant des décennies, la Golden Délicieuse se situait au second rang dans la production de pommes aux USA, plusieurs longueurs derrière la Rouge Délicieuse, maintenant un respectable 15 à 20%. Mais en 2016 la Gala, son propre enfant, l’a poussé au 3e rang, et aujourd’hui la Golden Délicieuse maintient environ 10% du marché. (En Europe, toutefois, la Golden Délicieuse est la pomme au sommet depuis 1945, lorsqu’elle arrivée comme élément du Plan Marshall pour relancer l’agriculture Française, et elle continue d’occuper environ 25% du marché, plus du double que n’importe quelle autre variété). Qu’est-ce qui explique une telle popularité ? Personne d’autre que Paul Stark, en complet mode « P.T. Barnum », n’a jamais affirmé qu’il s’agissait d’un coup de grâce gustatif. La Golden Délicieuse est plutôt la pomme qui fait tout assez bien, en étant un rêve de cultivateur. C’est une pomme sympa, grosse, plaisante, assez croquante et très sucrée, avec un profil aromatique grand public et une bonne fraîcheur, qui convient aux tartes, et peut durer longtemps entreposée. Pour les producteurs, elle génère chaque année des récoltes exceptionnelles avec peu de drame. Ce n’était pas une pomme difficile.

C’était une excellente formule pour le succès dans les années 1950. Même dans la décennie 1990, le supermarché américain typique avait trois variétés de pommes : la verte Granny Smith, la jaune Golden Délicieuse et la Rouge Délicieuse. L’une pour la cuisson, l’une pour la consommation fraîche et l’autre à regarder de loin. Mais les meilleurs jours de la Golden Délicieuse sont probablement derrière elle. C’est toujours la pomme de choix pour la nourriture de bébés (où la clientèle ne semble pas se plaindre de la saveur moyenne et faiblement acide), et une bien mûre directement tirée d’un arbre Appalachien peut toujours avoir ses charmes, mais si ce sont les pommes sucrées que vous aimez, il y a de plus aromatiques options.

[Traduction : Emmanuel Beauregard]

17 février 2022

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LA BIBLIOTHÈQUE DU MINISTÈRE #5

Malus, No. 2 à 13

On a osé prendre le nom scientifique de l’espèce

pour baptiser une publication !

Depuis 2018, des contributrices et contributeurs

des 4 coins des U.S.A (mais aussi d’ailleurs)

collaborent à ce zine, sur papier uniquement

qui est l’œuvre de passionné.e.s et d’artisan.e.s

de la pomme et du cidre.

Magnifiquement illustrée, on y trouve des articles

abordant divers enjeux du milieu,

ses grandes questions de fond,

de l’histoire et de l’actualité,

mais aussi place à la poésie.

J’ai acquis et lu, depuis l’hiver 2020, tous les numéros encore disponibles (les #1 et 6 sont tous écoulés) dont je tire une plus profonde connaissance de l’univers du cidre en Amérique, et beaucoup d’inspiration.

24 août 2021

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LA BIBLIOTHÈQUE DU MINISTÈRE # 3

« Du pommier au cidre » de Claude Jolicoeur

Victoriaville, automne 2015. Alors étudiant en agriculture maraîchère biologique, jasant avec des camarades de classe de mes activités passées en matière de cidre concocté à base de pommes sauvages, l’un d’eux, Charles-Emmanuel, m’avait dit connaître Claude Jolicoeur, un ami de sa famille. Je le savais être l’auteur d’un bouquin pratique et technique sur l’art de faire du cidre. Un québécois publié dans le Vermont, en anglais : The New Cider Maker’s Handbook.

En 2016, du même auteur j’ai découvert, surpris, à la bibliothèque municipale de Victoriaville, le nouveau bouquin en français intitulé « Du pommier au cidre – manuel pour l’amateur et l’artisan« 

Je me suis demandé s’il s’agissait d’une simple traduction de son ouvrage publié chez Chelsea Green en 2013, dont Charles-Emmanuel possédait un exemplaire, cadeau de l’auteur. Pas du tout. C’est un ouvrage de référence encore plus complet et dans notre langue maternelle qui plus est !

En 2017, j’étais ravi de découvrir que la bibliothèque du Cégep de Victoriaville comptait sur ses rayons un exemplaire de « La transformation du cidre au Québec : perspectives écosystémiques« , alors tout juste publié aux Presses de l’Université du Québec. Claude Jolicoeur signe le 5e chapitre de ce recueil passionnant et inspirant pour l’avenir du cidre au pays.

Il se fait, dans « Du pommier au cidre », le promoteur et défenseur de l’exploration des pommes sauvages, partisan de leur exploration, dans toutes les régions, par les artisans cidriculteurs :

« « Enfin, dans nos contrées, il ne faut pas sous-estimer la valeur potentielle des sauvageons de semis naturels qui poussent un peu partout. Bien qu’une fraction seulement de ces sauvageons aient de réels mérites pour le cidre, ils sont si abondants que parmi leur nombre résident sans doute des pommes à cidre exceptionnelles qui ne demandent qu’à être découvertes par des cidriers aventureux. J’encourage donc les amateurs à arpenter les zones où de tels sauvageons croissent et à tester leurs fruits. Parfois on en trouve dont la saveur est douce et parfumée. On peut alors les greffer dans le verger, les évaluer, et éventuellement même les nommer et les propager. »

Il en est lui-même venu à reproduire (greffe) des variétés locales de sa sélection et à les offrir à des pépiniéristes et d’autres cidriculteurs.

23 août 2021

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LA BIBLIOTHÈQUE DU MINISTÈRE # 2

Uncultivated – Wild apples, real cider and the complicated art of making a living de Andy Brennan

Titre que je traduirais par : « Non-cultivées – Les pommes sauvages, le vrai cidre et l’art compliqué de faire sa vie »

Acheté et lu à l’automne 2019, alors que j’étais de retour sur le rang Saint-Albert, dans la maison familiale de la ferme, après ma run de jobines d’ouvrier dans des vergers, du Québec à la Colombie-Britannique, avec les prolétaires, d’un bout à l’autre bout de la colonie. Après les mois de cueillette de pommes, de la rive sud de Québec Cité aux Cantons-de-l’Est.

Le vendredi 13 septembre, j’ai quitté l’emploi que je reprenais chaque automne depuis 5 ans dans un verger-cidrerie, parce que je ne m’y sentais pas respecté. On m’imposait de faire des heures de service à la clientèle au kiosque – avec un certain entregent, j’en avais bien la capacité – mais pour un salaire moindre, alors que mon désir le plus sincère était d’être avec mon sac grimpé sur une échelle, dans les arbres, à en retirer les fruits et payé au rendement … Non pas d’être représentant de ventes pour une entreprise à laquelle je ne croyais pas tant que ça … Mais j’y ai appris, ça oui; découvert et cueilli des variétés anciennes, sur un lieu de culture pomicole des plus vieux de la province.

Grâce à l’aide d’une amie, j’ai sans mal trouvé une place ailleurs, pour exercer ce métier saisonnier dans lequel je trouvais mon compte. Chez Claude Tougas, à Dunham, où j’ai pu saisir le jour bien plus agréablement avec une communauté de cueilleurs et cueilleuses. Les feux de camp régulièrement, discussions et échanges avec les camarades, la cuisinette partagée et parfois les partys. Le plaisir de pratiquer et parfaire ma maîtrise de l’espagnol avec les travailleurs saisonniers mexicains, toujours aussi généreux avec qui s’intéresse sincèrement à eux.

Entre les deux jobs, passant une semaine à Sainte-Mélanie – sur le territoire de cette ferme où j’ai grandi, et que je chéris – j’avais fait la tournée des pommiers sauvages de ma connaissance. J’en avais pas vraiment eu l’occasion depuis des années, tandis que j’étais aux études ou à travailler dans des régions plus ou moins éloignées. Et j’ai alors, en quelques jours, récolté tout ce que je pouvais, qui était mûr à souhait. De quoi remplir, de caisses et de sacs chargés des fruits gratuits et aux variétés nombreuses et sans noms, tout l’arrière de la fourgonnette Toyota Sienna que je m’étais ramenée de l’Ouest Canadien. J’ai transporté ce trésor de récoltes de pommes sauvages, en variations de tailles, de formes, de jaunes, rouges, verts, orangés, rosés – avec toute la joie des découvertes – , chez l’ami de longue date, avec qui nous avions déjà fait du cidre. Ayant en tête des projets de transformation alimentaire, il m’a offert ce qu’il pouvait en contrepartie de ces centaines de kilos de pommes. Quelque chose de modique, comme 150 $, que j’ai tôt fait de convertir en essence et épicerie pour ma première semaine de travail dans un autre verger.

C’est un soir, là-bas, de l’autre bord du fleuve, pendant cet autre mois de cueillette salariée, logé dans une cabane partagée avec un comparse, qu’à la recherche de nouvelles lectures inspirantes, je suis allé voir ce qu’il y avait de neuf sur le site de Chelsea Green Publishing, maison d’édition écologiste du Vermont.

Coup de cœur immédiat, juste à lire la description et la table des matières du bouquin : aussitôt commandé.

Une lecture déterminante, inspirante, me donnant confiance. Une grande porte ouverte pour animer mon hiver de chômeur en recherches passionnées sur la pomme et le cidre, tout comme de relire (à la source, et autour de lui et de son œuvre) Thoreau.

Brennan fait quelques références intéressantes à Thoreau, dont celle-ci :

« En reconsidérant le progrès de Malus domestica (le pommier commun), nous découvrons comment la forêt de pippin chez Bill (pippin est l’un de ces excellents vieux mots démodés référant à un pommier surprise né d’un pépin) révèle un autre récit pour les pommes en Amérique. Cette histoire fait contrepoids aux suppositions voulant que l’arbre ait été sur une voie linéaire, contrôlée, vers une efficacité de plus en plus grande. L’une des dernières choses que Thoreau a écrit en 1862 était qu’il se sentait désolé pour les gens dans 100 ans, parce qu’ils n’auraient plus de pommes sauvages à cueillir. Et encore même avec plus de 50 ans au-delà de sa date prédite de disparition finale, les pommes sauvages survivent toujours.

Elles prouvent que la somme est plus grande que les parties, ayant du succès sans tout l’attirail agricole donné à leurs cousins cultivés. Cela défie les scientifiques qui affirment que leur succès dépend de l’intervention humaine, et cela enrage même plusieurs propriétaires de vergers commerciaux qui ont tenté d’éradiquer les wildlings (aussi un mot pour un arbre provenant de la semence, avec pippin et volontaire) de peur d’une influence contaminante. Mais comme Noël pour le Grinch, ils continuent à trouver une façon d’arriver.

L’histoire de Malus domestica en Amérique est, en fait, plus complexe que les explications offertes par la modernité. Mais il fut un temps dans l’histoire Américaine où l’âme de l’arbre, sa nature inquisitrice et indépendante, était mieux comprise et chérie comme presque divine. Cela demande un état d’esprit différent pour voir cela. Johnny Appleseed est célèbre pour faire la lumière sur ce sujet, mais nous minimisons l’importance de son service et focalisons plutôt sur ses étrangetés triviales. Il était, en fait, excentrique, mais son service en tant qu’ambassadeur pour le pommier capture simplement la révérence commune en Amérique pendant les 150 années précédant son époque. Sa dévotion spirituelle pour le pommier n’était pas bizarre et elle est toujours justifiée aujourd’hui.

Les occurrences de chance dans la nature se sont superposées dans le temps et entrelacées avec d’innombrables variables non-considérées pour résulter les sauvageons de bords de routes, de lisières de pâturages et parmi les boisés comme chez Bill. Ces arbres existent en étant reliés à l’ensemble du système forestier, incluant la géologie, la vie sauvage et le climat. Ils ont été ajustés à notre progrès humain. Les variables sont si infinies, si merveilleuses, que même à des lieux spécifiques comme chez Bill c’est impossible d’expliquer comment ils en sont arrivés là. Ce serait démesuré même d’essayer. Toujours est-il, aimer les arbres c’est vouloir en savoir plus à leur sujet.
»

[Ma traduction]

21 août 2021

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Bretagne Cidre Cueillette Histoire Projets et collaborations Rencontres

LA GENÈSE DU MINISTÈRE #2

2e partie

Cueilleur de pommes de métier (saisonnier), je le suis devenu dans la dernière décennie, en particulier les 5 derniers automne. Dans des vergers commerciaux de la Montérégie, du Centre-du-Québec et de la région de la capitale nationale. Pour assurer ma subsistance pendant mes années d’études en agriculture bio, sur des productions pomicoles paradoxalement la plupart du temps conventionnelles (qui domine le terrain, le marché ?), utilisant tout l’arsenal de lutte chimique afin de répondre aux standards esthétiques attendus de leurs fruits sur le marché de la pomme à dessert, même à jus. J’ai passé quelques saisons à cueillir les fruits des Vergers et Cidrerie Saint-Nicolas, puis travaillé aussi quelques mois sur la chaîne d’embouteillage de cette entreprise beaucoup plus industrielle qu’artisanale.

En 2017, j’ai eu l’occasion de planter quelques dizaines de poiriers et pommiers sur une nouvelle parcelle du verger de recherche bio du CETAB+ à Victoriaville. Parmi d’autres travaux pratiques pour lesquels j’ai eu la chance d’être employé. Quelques heures également de recherche, lecture et traduction d’extraits d’articles scientifiques traitant de couvre-sols en arboriculture fruitière.

***

À l’automne 2017, j’ai vécu deux mois en stage sur une ferme
paysanne bio diversifiée (élevage bovin laitier, maraîchage et
petit pré-verger) en Bretagne, accueilli par la famille Guillou de
Saint-Evarzec, dans une région ou la culture de la pomme fait partie intégrante du terroir et des traditions locales.

À Enez Raden (« L’île aux fougères », en Breton), la ferme où j’étais, et ses environs, j’ai eu l’occasion de récolter des pommes de variétés à cidre et de les presser avec un équipement antique, pour en extraire le jus, lors d’une très longue soirée avec les deux frères Guillou, Fanch et Julien.

Au cours des derniers jours, avant de quitter pour la suite de mon voyage en France, j’ai aussi eu le plaisir de me joindre à toute la famille Guillou pour la plantation d’une nouvelle parcelle de pré-verger (forme d’agroforesterie associant pâturage de ruminants – vaches ou moutons – et verger), officiant notamment à titre de photographe.

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Mes emplois d’été 2017 et 2018 furent accomplis sur des fermes
fruitières biologiques du Québec, sélectionnées pour m’inspirer
dans mes projets, alors en conception, de productions fruitières
diversifiées. J’ai rédigé un plan d’affaires en polycultures fruitières (fruits bio, petits et gros, incluant des melons) en guise de conclusion de mes études, remis au printemps 2019. Dans l’idée de miser sur des cultures qui produisent des fruits (donc des revenus) à plus court terme, les seuls arbres, parmi les presque dix espèces du projet, sont des amélanchiers, lesquels sont déjà présents sur la ferme. Les pommes, cultivées ou sauvages, étaient restées en suspens …

16 août 2021