C’est comme ça qu’elle est provisoirement nommée, cette pomme à chair rosée, dont l’arbre, très fort probablement un arbre issu de semis, auquel nous donnons au moins une soixantaine d’années de vie, se trouve en empruntant un vieux rang de Ste-Béatrix (si si, je laisse planer le mystère de son emplacement précis…). Un autre de ces vénérables pommiers devenu un bien commun de notre ruralité, issu de la place, sans véritable propriétaire. Les humains possédant les titres de propriété des terrains où prolifèrent ces pommiers sauvages ne portent souvent aucun intérêt aux fruits qui abondent, années après années.

Cet automne je me suis de nouveau présenté à la porte de la maison au bout d’un certain « draïvoué », où j’étais allé cogner quelques fois, sans succès ces dernières années… Une dame enfin m’a ouvert, nouvelle propriétaire depuis environ un an, et suite à ma brève présentation m’a accordé la permission de récolter des fruits de l’imposant pommier que j’avais spotté dans un coin de sa cour. Je n’en avais même pas encore regardé de près les fruits, encore moins pris une croquée dans l’une de ses pommes. Seulement, je voyais bien, de cette route de campagne où je passe souvent l’automne, que l’arbre était chargé de beaucoup de rougeâtres fruits, jusqu’alors « défendus ».
Surprise et joie au moment de la révélation : la chair des pommes est très rosée, juteuse, passablement sucrée, avec une acidité probante – mais qui ne fait pas grimacer, et une légère astringence. Des pommes saines, à peu près pas piquées, fermes, sans doute en mesure de se conserver longtemps. Sans hésitation, j’y vois une pomme à expérimenter avec l’intention d’en tirer un cidre rosé, probablement en l’assemblant avec une proportion de pommes douces-amères (plus sucrées, ayant peu ou pas d’acidité, et des tanins amers plus prononcés).

L’arbre a deux troncs principaux partant du sol, fait plus de 20 pieds d’hauteur, a des charpentières solides et saines et n’a visiblement pas été taillé depuis des années. Il portait des pommes en quantité jusqu’à sa cime. J’ai brassé les branches, grimpé dedans en hauteur comme un ours, mais des fruits échappaient à ma portée.


J’y suis retourné trois fois au fil des semaines d’octobre, cueillir les fruits en différentes séquences. La dernière fois, il y a quelques jours, j’avais le plaisir d’être accompagné par la coordonnatrice de l’organisme Les Fruits Défendus (Montréal), l’amie Simone Chen. Elle est arrivée équipée de deux longues perches télescopiques – dotées de crochets et d’un petit sac pouvant contenir quelques pommes -, formidables outils de récolte pour des pommiers géants comme celui auquel nous avions affaire. On a pu ainsi secouer les branches fruitières du haut, et récolter jusqu’au dernier fruit !






Réjouissances de partager la trouvaille, le travail, et l’enthousiasme pour la découverte d’une variété aux caractéristiques inusitées, cela à travers des échanges philosophiques sur la transformation d’arbres et de lieux privés en Communs, sur la valeur d’usage qui devrait primer sur la valeur marchande, nous amusant à trouver des noms savoureux pour des sauvageonnes cueillies ensemble ce jour-là. En se disant que ce qui compte d’abord et avant tout dans cette aventure pomologique, c’est la joie partagée, les rencontres significatives, les relations humaines, les richesses de l’histoire locale et les mystères poétiques derrière ces arbres et fruits uniques – certainement des œuvres collectives !
Nous retournerons y récolter des scions le printemps prochain, dont certains seront certainement partagés avec un ami commun, l’hybrideur de pommes Roland Joannin de La Pomme de demain. Tsé veux dire, des pommes à chair rose ou rouge (et pas seulement des veinures) véritablement nées au Québec, c’est rare en « sacréfice » !
Mais avant ça, en novembre viendront les jours de presse – et le début des fermentations de l’année !
Crédit photos : Simone Chen