1ère partie

Il y a toujours eu des vieux pommiers sur la ferme où j’ai grandi (ferme des Arpents Roses, à Sainte-Mélanie). De vénérables centenaires spécimens de l’espèce Malus, implantés sans doute peu après l’établissement de la ferme, à la fin du 19e siècle. Un petit verger qui, à l’arrivée de mes parents en 1986, comptait plus d’une demi-douzaine de vieux pommiers. De ceux-ci, il n’en reste plus que quatre aujourd’hui. L’un d’eux a fendu en 2018 et s’est abattu sur la clôture à côté. C’est celui qui porte des pommes « blanches » (pommes d’été) que le fermier Joseph (dit Jos) Rivest vendait naguère au marché public de Joliette. L’arbre a toujours de la vigueur, la sève y circule encore au moins un peu, mais ses jours sont comptés. Tout comme ceux de ses trois comparses, arbres vieillards qui ne sont plus dans la force de l’âge, leur sénescence bien entamée …
Dans mon enfance, sous ces arbres attenants au poulailler, picoraient volailles et pacageaient en toute convivialité les cochons engraissés de l’année, grossis notamment de toutes ces pommes tombées au sol où ils fouissaient. Des clients de la ferme, acheteurs de la viande de ces porcidés (qu’enfants nous baptisions candidement parfois « Bacon », « Jambon » ou autres sobriquets évoquant leur finalité) ont parfois même rapporté avoir reconnu des arômes de pomme dans les pièces de cochon qu’ils goûtaient ! Le bon goût du terroir du verger … Des pommes que nous mangions aussi, un peu, à mon souvenir, toujours bien quelques croquées.
J’ai tant grimpé dans ces grands arbres noueux et tordus, quand j’étais petit, heureux comme un primate dans son habitat naturel. Un profond attachement à eux, ces ancêtres des lieux faciles à escalader, sur lesquels je pouvais me percher ou me suspendre.
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Au mois d’août de mon voyage chez les indigènes paysans zapatistes du Chiapas (Mexique) en tant que délégué de l’Union paysanne, à l’été 2007, j’ai tendu mon nouveau hamac entre deux de ces pommiers, me raccordant au sol et au ciel, au passé et au futur, et bien rêvé.
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Il y a une dizaine d’années, par coïncidence avec la publication d’une première traduction française du « Wild apples » d’Henry David Thoreau, je prenais vraiment conscience de nombreux pommiers sauvages présents dans mon environnement immédiat. Sur la ferme, le long des rangs, en fait un peu partout près de pâturages, dans les friches, des lisières de boisés : nombre de lieux négligés où poussent ces arbres fruitiers tout aussi méprisés … Le piémont lanaudois (et plus largement, laurentien) en est parsemé, de ces pépins, semés, disséminés à travers les fientes des oiseaux, bouses de vaches, crottins de chevaux et autres déjections de mammifères frugivores ou omnivores. Quadrupèdes ou bipèdes, volatiles ou terrestres, tous se délectent et déjectent du Malus domestica, en des trajectoires insoupçonnées. La sélection naturelle s’en charge. Comme le naturel ne lui est généralement pas autorisé, le genre de la pomme trouve dans les marges du territoire cultivé des occasions de s’exprimer librement, s’adaptant aux conditions géo-climatiques nordiques avec grands succès.
La lecture du texte élogieux de Thoreau (version originale ici) à propos des pommes sauvages m’a profondément marqué. L’un des rares textes que j’aie relu plusieurs fois, lequel m’a permis de mieux voir ces arbres, d’en goûter et apprécier les fruits. D’autant plus qu’un ami, équipé de cuves de fermentation, ajoutait alors une presse à pommes, aussi dotée d’un broyeur, à son attirail de transformation alimentaire …
Nous avons, autour de 2010, entrepris de récolter de ces pommes sauvages (par centaines de kilos) et d’en extraire le jus. Une partie fut mise en cuves de fermentation et furent élaborés artisanalement, simplement, des cidres de pommes du terroir régional … Corvées de pressage et d’embouteillage entre ami.e.s. Cidres à boire et partager entre ami.e.s également. L’idée d’en faire une activité lucrative nous avait plus qu’effleuré l’esprit …
Toutefois, les lois et règlements en vigueur ne nous semblaient pas permettre d’envisager une aventure commerciale avec le cidre de pommes sauvages, puisque l’une des conditions pour obtenir le permis de production artisanale consiste à exploiter au minimum 1 hectare de verger.
15 août 2021