Les Fruits du Québec – Histoire et traditions des douceurs de la table
Cet ouvrage de l’historien et ethnologue Paul-Louis Martin, publié chez Septentrion en 2002, est une autre référence incontournable pour qui s’intéresse aux variétés anciennes de fruits au Québec.
Selon les compilations de l’auteur, les variétés de pommes qui ont été présentes au Québec pourraient atteindre 400, si l’on se fie aux mentions et aux traces écrites.
Il y avance ceci : « Quant à savoir les distinguer avec certitude et pouvoir les repérer dans les vergers ou ailleurs dans les paysages de nos campagnes, il s’agit là d’une démarche ardue, longue et systématique, qui devrait pourtant être entreprise par des autorités responsables : le Québec pourrait ainsi s’inspirer de l’exemple de la Belgique, petit pays qui n’a pas hésité à mettre sur pied une équipe de recherches et à créer un conservatoire des ressources génétiques fruitières (CRA de Gembloux) qui distribue dans le grand public ces trésors du patrimoine végétal national. »
Parmi les variétés ancestrales de pommes les plus anciennes et répandues au Québec, l’historien décrit celles-ci (avec leurs autres appellations entre parenthèses) :
• Fameuse (Pomme de neige, Fameuse rouge, La Belle Fameuse, du Maréchal. En anglais : Chimney Apple, Sanguineous, Snow, Royal Snow)
Un Johnny Appleseed moderne ratisse les chemins éloignés du pays pour des pommes d’autrefois qui disparaissent des tables du Québec.
13 septembre 2008 – MARIAN SCOTT – THE GAZETTE
INVERNESS – Yves Auger fait son chemin à travers un dense fourré. « Regarde » dit-il. « C’était un verger ». Un pommier tordu s’élève parmi les ronces, ses branches chargées de fruits rosés.
Plus de pommes tapissent le sol sous nos pieds.
Auger cueille un spécimen veiné de rose et tranche un morceau du fruit doux et croustillant avec son couteau de poche.
« Juste un soupçon de salinité », commente-t-il, comme un goûteur de vin testant le Beaujolais nouveau de l’année. La pomme, une Melba Rose, est une variété locale. Auger, 54 ans, est un Johnny Appleseed des temps modernes. Sa mission : sauver les variétés de pommes que nos grands-parents croquaient quand ils étaient petits.
Pendant 25 ans, le professeur d’arboriculture au Cégep de Victoriaville a ratissé les arrières rangs du piémont Appalachien, 2 heures au sud-est de Montréal, près de Thetford Mines, sauvant les pommes ancestrales de l’oubli.
Il y a un siècle, chaque ferme sur ces vastes hautes-terres avait son propre verger. Il y avait des pommes pour croquer et d’autres pour cuisiner; des pommes d’été et des variétés à mûrissement tardif qui duraient à travers l’hiver.
Mais au fil des ans, les familles Irlandaises, Écossaises, Françaises et Anglaises qui ont colonisé la région au début du 19e siècle se sont éloignées. Des noms de lieux comme Inverness, Ireland et Dublin Road attestent de leur présence.
Maintenant, les broussailles récupèrent des fermes abandonnées que ces pionniers ont laborieusement défrichées. Et les variétés de pommes qui naguère poussaient ici – comme les Alexandre, Duchesse, Wealthy, Pommes Pêche, Fameuse, Jaune Transparente, Strawberry, Red Atrachan et Wolf River – disparaissent.
Les pommes sont un microcosme de la rapetissante biodiversité de l’agriculture.
Les trois-quarts des variétés des produits agricoles ont été perdues au cours du dernier siècle, selon l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO). Seulement 12 cultures et cinq espèces animales fournissent maintenant plus de 70 pourcent de l’alimentation humaine.
La diversité agricole est essentielle, soutient la FAO, afin que les humains survivent aux changements climatiques. Les variétés régionales offrent aux scientifiques du matériel génétique pour développer des cultures plus résilientes. Les variétés traditionnelles que les fermes ont adaptées aux conditions locales résistent souvent mieux aux ravageurs et maladies que les monocultures qui requièrent un usage extensif de pesticides et fertilisants.
Des tomates ancestrales au melon de Montréal, les jardiniers et agriculteurs biologiques font revivre des variétés anciennes mises de côté dans la poursuite impitoyable de la plus grande efficacité du commerce alimentaire mondial.
En février, la Norvège a ouvert une « voûte de l’apocalypse » dans l’Arctique pour préserver les semences de millions de variétés de produits alimentaires. La Fondation pour la Biodiversité de Slow Food appelle aussi à la préservation de spécialités régionales. L’an dernier, la fondation internationale a ajouté la variété de pomme Gravenstein de Nouvelle Écosse à son Arche du Goût, une liste globale de l’aliments menacés.
Quelques douzaines de variétés de pommes à succès commercial ont remplacé les milliers qui poussaient jadis dans les vergers d’Amérique du Nord.
« Les chaines de supermarchés veulent de gros volumes », dit Marc Girard, 48 ans, un pomiculteur de 7e génération à Saint-Joseph-du-Lac qui a un étal au Marché Jean Talon.
Pour être viable commercialement, les pommes doivent être uniformes, attirantes et résister au transport et à l’entreposage.
C’est pourquoi vous trouverez des pommes McIntosh, Spartan, Cortland et Empire du Québec, Gala et Braeburn de Nouvelle-Zélande et Rouge Délicieuse de l’État de Washington au supermarché – mais pas de variétés moins communes des vergers du Québec.
Même dans les marchés fermiers, dit Girard, il n’y a pas de demande pour les pommes de l’ancien temps avec lesquels il a grandit. « Tout le monde veut de nouveaux produits ».
Girard conserve encore quelques-uns de ses arbres ancestraux favoris, incluant un qui produit de juteuses et rouges pommes Wealthy. « Ça me rappelle des souvenirs. »
Jean-Pierre Lemasson, un professeur de sociologie de l’alimentation à l’Université du Québec à Montréal, dit que la perte de vieilles variétés n’est pas nécessairement la cause de préoccupations.
« C’est vrai que l’on a perdu quelques espèces, mais nous en avons obtenu d’autres », dit-il.
« L’héritage alimentaire ne devrait pas être préservé comme un monument ».
Les pommes ne sont pas indigènes d’Amérique du Nord. Le premier fermier de Nouvelle-France, Louis Hébert, a planté des pommiers de Normandie lorsqu’il s’est établi à Québec en 1617.
Au 18e et 19e siècles, une multitude de nouvelles lignées furent introduites des Îles Britanniques par les colons, et importées de Russie, des États-Unis et d’Europe.
John McIntosh du Comté de Dundas, au Haut-Canada, a développé le fruit le plus célèbre du Canada en 1836, probablement à partir d’une vieille variété du Québec, la Fameuse ou la St-Laurent.
Conserver les vieilles variétés de pommes est plus compliqué que de conserver les pépins.
Contrairement, disons, aux tomates, haricots et poivrons verts, les semences d’une variété comme la McIntosh ne produiront pas un arbre de McIntosh, mais bien une entièrement nouvelle variété.
C’est parce qu’un semis de pommier – comme les humains – combine l’ADN du parent femelle (l’arbre sur lequel la pomme a poussé) et le parent mâle (l’arbre qui a fourni le pollen, disséminé par les abeilles, d’autres insectes ou le vent).
Pour reproduire une variété particulière de pomme, vous devez greffé la partie d’une branche, appelée scion, sur un porte-greffe. Chaque arbre de McIntosh jamais cultivé a ét greffé d’un descendant de l’arbre originel. Tous les pommiers cultivés commercialement sont greffés sur différents porte-greffes.
En plus d’enseigner le greffage d’arbres au Cégep de Victoriaville, Auger vend des arbres de variétés ancestrales via sa page web, pepiniereancestrale.net. Il a réduit cette entreprise récemment parce qu’il a déménagé et a un horaire chargé d’enseignant.
À La Pocatière, à 140 kilomètres au nord-est de la ville de Québec, le groupe de patrimoine rural Ruralys a créé un verger patrimonial afin de préserver les variétés locales de pommes, poires et prunes. Le groupe vent aussi des arbres aux jardiniers à travers le Québec. Il tient une dégustation publique à la fin septembre où les visiteurs peuvent tester les fruits ancestraux.
« C’est un patrimoine de goûts qui est tombé dans l’oubli », dit Catherine Plante, une agente de développement avec cette organisation.
La dégustation de l’an dernier a fait revivre de précieux souvenirs pour plusieurs visiteurs aînés, dit-elle.
Leurs yeux sont devenus gros comme des pièces d’une piastre et ils ont dit, « Oh – ça goûte comme les pommes que je mangeais quand j’était petit ! »
La passion d’Auger pour les pommes ancestrales date de son enfance à la ferme près de St-Ferdinand.
« Mon père me disait le nom de chaque variété. », se souvient-il. L’une était la pomme de Montréal, un petit fruit âpre utilisé surtout pour de la gelée de la compote. « Elle n’existe plus, malheureusement. »
Auger dresse la carte des anciens vergers le long de voies publiques comme le Chemin Craig, construit en 1810 de la Ville de Québec aux Cantons-de-l’Est pour ouvrir la frontière aux colons Britanniques.
Il demande aux propriétaires des terrains de signer un formulaire lui accordant la permission de prendre des photographies et des échantillons.
Auger dit qu’il peut souvent reconnaître une ancienne ferme même lorsque la maison et les bâtiments sont depuis longtemps disparus. Quand je vois un bel emplacement, je sais qu’il devait y avoir une ferme là. » Souvent, tout ce qui reste d’une ancienne maison de ferme est une fondation de pierres.
Des entrevues avec les résidents locaux – spécialement les agriculteurs aînés – aident à remplir les vides à propos des fruits oubliés. Quand Auger découvre une variété qu’il ne peut identifier, il la nomme selon la ferme ou la route où il l’a trouvée. Une trouvaille récente fut la pomme McKillop, un fruit courtaud de la couleur d’une Granny Smith. Elle prend son nom d’une route qui rappelle les pionniers d’origine du secteur.
Quelques uns des pommiers ancestraux qu’il découvre poussant sauvagement sont surprenamment libres d’insectes, notes Auger, qui utilise des méthodes biologiques. En contraste, dit-il, les pommes McIntosh sont extrêmement susceptibles aux maladies.
Jeanne d’Arc Beaulieu, 72 ans, cultive plus d’une douzaine de variétés sur sa ferme de 135 ans à Inverness.
Chaque pomme a une utilité, dit-elle : la Duchesse est bonne pour le ketchup alors que la douce comme du miel Pomme Pêche, avec sa peau teintée d’orangé et sa chaire jaune, est bonne pour faire des gelées.
Mais les plus jeunes générations ne sont pas intéressées par les vieilles variétés, dit Beaulieu.
« Les grands-parents sont décédés. Les jeunes n’ont pas le temps de faire de la compote de pommes. Ils l’achètent au magasin. »
Colonisé à partir de 1876, les dites « Concessions St-Albert » de Sainte-Mélanie comptèrent longtemps, comme ailleurs dans les campagnes québécoises, autant de fermes que de maisonnées. Dans une perspective d’autosuffisance, plusieurs, si ce n’est pas tous les habitant.e.s du coin, établirent de petits vergers domestiques d’environ une dizaine d’arbres.
Celui qui m’est le plus familier demeure celui de la ferme (l’une des deux seules restantes du rang) où ma famille s’est installée en 1986 et qui fut baptisée « Ferme des Arpents roses ». C’est bien plus tôt, à l’époque où elle fut habitée par des générations des familles Rivest et Panneton, que le verger a dû être implanté. À notre arrivée, les pommiers attenants au poulailler étaient déjà matures.
Aux dires de Mme Cécile Pitre, nièce de Joseph Rivest (propriétaire des lieux jusqu’en 1972), on y trouvait autrefois des pruniers, en plus des pommiers. Elle se souvient que des pommes du verger étaient vendues au marché public, au centre-ville de Joliette.
Il n’y a plus que 4 survivants sur la bonne douzaine de troncs qu’on peut compter sur la vieille photo ci-bas, datant des années 1960. (Gracieuseté de Mme Claudette Gravel, veuve de Michel Rivest, fils adoptif de Jos Rivest).
Quelle diversité de variétés et de types de pommes y avait-il au départ ? Il ne reste que des arbres portant des pommes d’été (hâtives), dont une qui a tout pour être de la ‘Jaune Transparente’, dont on trouve encore quelques spécimens et descendants issus de semis naturels dans la région.
Leur âge exact ne nous est pas connu, et ne le sera probablement pas avant la mort définitive des pommiers. On pourra alors, en coupant la base du tronc, en compter les anneaux de croissance et savoir assez précisément leur année de plantation.
À voir leur allure toutefois, on se doute qu’ils sont probablement pas loin de centenaires.
C’est en bonne partie des pépins de leurs fruits que doivent avoir germé des centaines de pommiers sauvages, éparpillés un peu partout dans les marges et lisières en friches de la ferme.
« Potagers d’Antan » – chroniques sur variétés de pommes anciennes
Au-delà des bouquins, la bibliothèque du Ministère des Friches et des Pommeraies compte des références sur d’autres médiums : pages web, film documentaire, etc.
Passionné par les variétés anciennes, le blogueur Michel Rivard anime depuis 2010 la page web « Potagers d’Antan« , où il a publié quelques articles à propos d’anciennes variétés de pommes qui ont été jadis cultivées et populaires au Québec.
Il s’agit d’excellents compléments d’informations aux fiches du livre « Les pommes de chez nous » (Voir « LA BIBLIOTHÈQUE DU MINISTÈRE – 8« ).
Michel Rivard y recense et présente des éléments de l’histoire des huit variétés suivantes :
C’est dans la riche section agricole de la bibliothèque du Cégep de Victoriaville, en scrutant la sous-section fruitière, que j’ai découvert ce précieux ouvrage.
Fruit (permettez moi le jeu de mots …) de plusieurs années d’investigations, c’est le résultat du travail formidable coordonné par Shahrokh Khanizadeh et Johanne Cousineau, alors chercheurs pour Agriculture Canada.
« Les pommes et l’art de la détection » de John Bunker
Au printemps 2020, alors que s’entamait le Grand Confinement, je venais de passer quelques mois d’intensives recherches et lectures autour de la pomme, dans la littérature (scientifique, botanique, historique, etc). Les variétés anciennes, leur redécouverte et leur conservation ont vivement suscité mon attention, partant du Québec avec des détours par la France, l’Angleterre, l’Irlande, les États-Unis et la Russie, entre autres. J’ai pris de nouveau conscience de mon ignorance des cultivars anciens de Malus qui se trouvaient dans mon environnement le plus immédiat, d’abord celui du vieux verger de la ferme où j’ai grandi – où j’étais enfin de retour après mes années d’études et de pérégrinations.
Au début mai, après avoir découvert les travaux de John Bunker, détective et historien de la pomme dans le Maine, je me suis fait un beau cadeau en me procurant son dernier bouquin : « Apples and the Art of Detection ». C’est clairement le plus cher payé des livres que j’ai acquis dans ma vie. Édité à compte d’auteur, richement illustré (de photographies, de fabuleusement réalistes représentations peintes de variétés de pommes, d’aquarelles de l’auteur), bourré d’histoires et d’informations rares sur des variétés autrefois populaires et tombées dans l’oubli – il vaut amplement les quelques 80$ déboursés, incluant les faramineux frais de transport, pour en obtenir une copie.
Parsemée de citations de Sherlock Holmes, il s’agit de l’oeuvre d’un enquêteur pomologique, auteur et pépiniériste de renom en Nouvelle-Angleterre. L’oeuvre d’une vie consacrée à la remise en valeur des variétés anciennes qui étaient cultivées localement.
Ainsi, je ne pouvais que rêver de faire de même par chez nous, partant du haut du rang Saint-Albert de Sainte-Mélanie et ses environs, où se trouvent encore des dizaines de pommiers fort probablement plus vieux qu’aucun.e habitant.e encore vivant.e !
Nouvelle mission personnelle depuis : connaître autant que faire se peut les noms et les histoires de ces variétés qui transcendent les générations, vu la longévité de leurs racines et de leurs troncs.
Vieilles brochures du MAPAQ et d’Agriculture Canada
Au printemps 2020, j’ai commencé à divulguer certains résultats de mes recherches pomologiques à mon proche entourage.
Voyant l’enthousiasme et la passion avec lesquels je m’y investissais, ma mère m’a gracieusement offert quelques documents que mon père et elle avaient fait venir par la poste, dans les années 80, en provenance des ministères concernés par l’arboriculture fruitière. Un petit trésor à mes yeux.
En plus d’y trouver des informations encore pertinentes aujourd’hui, il s’agit de pièces d’archives des plus intéressantes. Coup de coeur particulier pour « L’Histoire de la pomologie au Québec », rédigée par l’agronome Jean-Baptiste Roy pour le compte du MAPAQ en 1978. Avec une couverture comme il ne s’en fait plus : rouge et or, incluant des fioritures au H majuscule de l’Histoire.
On peut y lire :
« En 1694, le Père Chauchetière, de Ville-Marie, rapporte :
《 Les pommiers sauvages et de pépins portent de fort bonnes pommes… On a vu cette année un pommier chargé de grosses pommes en juin et qui avait une de ses branches tout en fleurs 》
« En 1925, le professeur T.G. Burlington, du Collège Macdonald, affirme :
《 Dans cette province, il n’y a pas bien longtemps, il y avait des pommiers de variété Fameuse dépassant notablement la centaine d’années et qui, malheureusement, succombèrent pendant le rigoureux hiver 1917-1918 》
Il disait détenir la preuve que certains pommiers avaient vécu plusieurs siècles. Selon lui, il existait en Nouvelle-Écosse un arbre d’environ 150 ans qui, en 1925, était encore en bonne santé et produisait abondamment. Aux États-Unis, on aurait eu des pommiers de 200 ans d’âge. »
La petite collection ministérielle compte aussi « Le verger domestique », de l’agronome Gilles Lasnier, publié par ce Ministère qui, en 1971, s’appellait encore « de l’Agriculture et de la Colonisation du Québec » !
Magnifiquement illustrée, on y trouve des articles
abordant divers enjeux du milieu,
ses grandes questions de fond,
de l’histoire et de l’actualité,
mais aussi place à la poésie.
J’ai acquis et lu, depuis l’hiver 2020, tous les numéros encore disponibles (les #1 et 6 sont tous écoulés) dont je tire une plus profonde connaissance de l’univers du cidre en Amérique, et beaucoup d’inspiration.