Il y a peu, je cherchais une personne pour livrer un précieux colis jusqu’à Québec… De quoi s’agissait-il donc ?
Eh bien, celles et ceux qui ont suivi mes publications printanières savent que j’ai séjourné quelques semaines en Bretagne cet hiver. L’objet de ma visite était notamment de visiter plusieurs cidreries, question de me laisser inspirer par les savoir-faire cidricoles de Cornouaille.
Mon guide dans ce pays de cidres, Mark Gleonec, m’avait mentionné la tenue du 111e concours de cidre de Fouesnant, à l’été 2024. Il s’agit du plus ancien concours de cidre au monde, lequel comporte chaque année deux catégories de participants, tous producteurs de cidres des terroirs du Finistère : professionnels et amateurs.
Cette année, exceptionnellement, une nouvelle catégorie s’ajoute au concours : des cidriers amateurs d’autres terroirs de la planète !
C’est ainsi qu’en mai j’ai reçu un courriel de Claude Jolicoeur, « notre » (il est québécois) expert international du cidre, m’invitant à faire parvenir des bouteilles lanaudoises à ce concours !
Jolicoeur y sera l’un des juges, et s’est offert pour transporter quelques bouteilles d’amateurs du Québec. J’étais prêt à contacter tous mes comparses cidriers amateurs de Lanaudière pour collecter des bouteilles de leurs meilleures cuvées. Toutefois, vu l’espace limité dans la soute à bagages, et lors du concours en tant que tel, j’ai dû restreindre la sélection à seulement deux bouteilles : l’une des miennes ainsi qu’une bouteille d’Éric Hébert. Ce dernier, cidrier amateur le plus expérimenté de Lanaudière (depuis plus de 35 ans !), était l’hôte de la « Grande dégustation de pommes sauvages à potentiel cidricole » que j’organisais l’automne dernier, chez lui à St-Jean-de-Matha. Notre rencontre avec Claude Jolicoeur et Mark Gleonec nous a ouvert cette formidable porte, ce privilège !
Bouteille d’Éric Hébert, artisan cidrier de Saint-Jean-de-Matha.Bouteille d’Emmanuel Beauregard, cuvée intitulée « Perland doux-amer du rang St-Albert »Bouteille d’Emmanuel Beauregard, cuvée intitulée « Perland doux-amer du rang St-Albert »
Du Québec, en plus des nôtres et de l’une de ses propres bouteilles, Jolicoeur s’est chargé de transporter une bouteille de Louis Gauthier, un cidrier gaspésien qui anime avec ses collègues une sérieuse démarche de sélection de pommes sauvages à fort potentiel cidricole.
Merci à l’amie Mylène Samson, mon ex belle-soeur, et ex belle-fille d’Éric Hébert (!) qui s’est chargée de transporter nos précieuses bouteilles « de compétition » jusqu’à Claude Jolicoeur, dans la ville de Québec. Claude et son épouse Banou ont pris l’avion en direction de Paris le 14 juillet avec les bouteilles dans leurs bagages, et les voilà sans doute aujourd’hui arrivés sur les rivages du cidre de Cornouaille, au bout de la pointe de Bretagne.
Le concours se tiendra dans quelques jours seulement : le week-end prochain (19 et 20 juillet). Bien que ma participation soit sans la moindre prétention, ni aucune attente, je vous tiendrai bien sûr au courant des résultats et impressions suscitées par nos cidres de pommes sauvages lanaudoises !
PS – Les photos ci-bas donnent à voir ma bouteille, ainsi que celle d’Éric Hébert.
Logo de la Route du Cidre en Cornouaille, incluant son nom breton : « Hent ar sistr ».
Grâce à l’aide amicale et formidable des deux chauffeurs désignés qui m’ont accompagné et d’Annie qui m’a prêté sa voiture à l’occasion, en tout, j’ai mis les pieds dans les boutiques de huit cidreries de La Route du Cidre en Cornouaille, sur les quatorze que compte le circuit. Pas mal quand même ! J’ai eu la chance qu’on m’offre de petites visites guidées de plusieurs d’entre elles, ayant chaque fois le loisir de questionner l’un des propriétaires ou fondateur sur leurs pratiques, canaux de mise en marché, modes et enjeux de récolte, et d’autres préoccupations de cidrier amateur ou aspirant professionnel.
Voici quelques brèves descriptions et liens vers les vitrines web de chacune des cidreries de Cornouaille que j’ai eu le plaisir de visiter durant mon séjour, en janvier.
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La première place où Mark Gleonec m’a amené, à bord de sa fidèle Megane, c’est la cidrerie Menez Brug, à Fouesnant. La seule cidrerie de la localité, qui est pourtant le cœur historique du cidre Fouesnantais. Nous avons été reçus par son vieux copain, Claude Goenvec, patriarche et fondateur de l’entreprise cidricole, en 1989. Il m’a montré les équipements de base de l’exploitation (récolteuse à pommes, remorque, broyeur, presse, cuves, etc.) en plus de la chaîne d’embouteillage, et m’a donné à voir un aperçu des vergers hautes-tiges, puis le petit troupeau de vaches pie-noir, race patrimoniale bretonne.
Nous avons évidemment pris le temps de déguster les produits finis, et maintes fois primés, au comptoir de la boutique. Petits verres où humer le nectar, tournoyer le breuvage, boire et apprécier, commenter. Les cuvées s’enchaînent dans les verres, mon palais, et m’immergent dans l’esprit des lieux : cidre fermier, cidre de Fouesnant fruité, Cidre AOP Cornouaille, le Lambig de Bretagne AOC (eau de vie de cidre vieillie en fût de chêne) et la Gwen, autre eau de vie de cidre, blanche celle-là. Enfin, du Pommeau de Bretagne (assemblage de Lambig et de jus de pommes à cidre, vieilli en fût de chêne), une autre fierté locale.
En plein jour de semaine, j’y ai croisé Stéven et Lénaïg, les deux enfants de Claude qui ont pris la relève. Tous deux occupés à diverses tâches relatives à la cidrerie familiale, ils ne semblaient pas avoir le temps de s’arrêter pour placoter avec un québécois de passage en janvier, sans qu’il se soit préalablement annoncé qui plus est.
Quelques jours plus tard, partant toujours à 14h, du même lieu de rendez-vous sis où j’avais mon pied à terre, nous sommes allés virer à Elliant, que j’y découvre la cidrerie Melenig. En arrivant, Mark m’a fait remarquer la poésie des lieux (éléments quelque peu désordonnés, disparates), contrastant avec les installations visitées plus tôt dans la semaine. Christian Toullec, ancien ingénieur agronome spécialisé en pédologie, en est l’artisan cidrier depuis l’an 2000. On a parlé du climat qui s’emballe, des variétés qu’il cultive, des insectes, maladies et parasites qui s’attaquent aux vergers de nos pays respectifs, du prix du cidre en Bretagne versus au Québec, ou encore de la toiture de sa cidrerie qui, effondrée lors de la violente tempête qui a frappé les côtes bretonnes au début novembre 2023, devra être reconstruite.
Comme l’ami maraîcher Julien Guillou d’Enez Raden, il tient un kiosque de vente lors des journées de marché, l’été, devant la chapelle Notre-Dame de Kerdévot d’Ergué-Gabéric, tout près de chez lui. Les deux paysans, artisans du vivant et collègues de marché, se connaissent. Du coup, avec joie, j’ai été chargé de leur transmettre de mutuelles et fraternelles salutations. De Christian à Julien, et vice-versa. Par ailleurs, ils occupent tous deux la fonction de diacre; l’un étant catholique, l’autre orthodoxe !
On nous a servi, comme partout où nous sommes passés, de petits verres d’à peu près chaque breuvage de la maison. Systématiquement, je sortais avec une, deux, si ce n’est trois bouteilles.
Je n’ai d’ailleurs pas manqué de repasser chez Melenig (“Jaune” en breton) la veille de mon départ pour mettre la main sur une ultime bouteille de leur excellent cidre fermier ! Celui qui m’a donné des échos de nostalgie, rappelant à l’amie Annie, lorsqu’elle l’a goûté, le cidre des barriques de son enfance !
La semaine suivante, Mark et moi, dans l’espace-temps condensé et chargé de ses palabres, avons pris la route en direction de la cidrerie Goalabré aka “Au pressoir du Bélon”, à Riec sur Bélon, tiens donc ! Non sans être passés, car arrivant de l’ouest, à travers Pont-Aven, ville d’origine de Gauguin, haut lieu de la peinture à la fin du XIXe siècle, où l’on trouve aujourd’hui quantité phénoménale de galeries d’art.
Arrivés au Pressoir du Bélon, j’y ai rencontré le propriétaire, Gilles Goalabré, grand gaillard dans la jeune cinquantaine. Il est de ceux qui se sont lancés en cidrerie en laissant derrière eux une carrière (dans l’architecture navale dans son cas), en reprenant l’entreprise familiale. Leur verger, conduit en agriculture biologique (comme plusieurs des vergers-cidreries de la Route du Cidre de Cornouaille), fait quelques 8 hectares. Ils cultivent et utilisent une cinquantaine de variétés de pommes à cidre choisies. Toutes les cidreries visitées utilisent des dizaines de variétés différentes pour leurs assemblages, une quinzaine au bas mot.
Nous accordant presque deux heures de son temps, Gilles nous a fait visiter la cidrerie tout comme ses caves où vieillissent lambig et pommeau, sous le sceau de barriques de chêne, à l’obscurité. Passage obligé à la boutique, pour la dégustation bienvenue. Toujours cette trame amère des cidres de Cornouaille, tant dans les bruts, les demi-secs et les plus doux. De la maison Goalabré : brut, demi-sec, AOP Cornouaille, “cidre blanc” monovariétal avec la pomme ‘Guillevic’, un poiré; enfin Pommeau et Lambig.
Je demeure impressionné par les meubles bretons antiques qui ornent la grande pièce, et servent de présentoir pour les bouteilles et d’autres produits. De ces meubles sculptés et ornés, un lit-clos m’a le plus étonné; meuble traditionnel breton où des anciens dormaient, dans une sorte d’armoire fermée.
À la troisième et dernière semaine de mon voyage, en une dernière escapade avec l’ancien président du CIDREF, j’ai visité deux autres incontournables cidreries de Cornouaille. Mark Gleonec avait lâché un coup de fil aux propriétaires le matin même, sans succès, mais nous avons fait une autre sacrée belle virée quoi qu’il en soit.
Nous avons fait un premier arrêt à la Distillerie des Menhirs, chez la famille Le Lay, à Plomelin. Une famille de distillateurs depuis 5 générations, du temps des bouilleurs ambulants à aujourd’hui.
C’est une belle-fille des propriétaires, et employée, qui nous a reçu. Présenté de nouveau comme un “chasseur de pommes sauvages” par Gleonec, la dame derrière le comptoir a tôt fait de nous raconter l’amour de ses propres enfants pour les pommes sauvages locales. Ils en apprécient la petite taille, parfaite pour une collation de leur âge. Elle connaît quelques-uns de ces pommiers issus de semis hasardeux autour de sa commune, et s’y arrête fréquemment l’automne venu.
Elle m’a servi une dégustation de la spécialité de la place, une création originale de M. Guy Le Lay, mettant en vedette une plante cultivée emblématique du pays : EDDU, un whisky breton, fait à 100% de “blé noir” (sarrasin), offert en plusieurs déclinaisons, en plus de cidres, lambig et pommeau.
À l’extérieur des installations de la distillerie, juste de l’autre côté de la route, un emplacement cérémoniel antique, préhistorique, où tiennent encore debout deux menhirs. Un troisième est couché au sol depuis des temps immémoriaux. Datant du néolithique, ce trio de mégalithes, nommé “menhirs de Tingoff” ou “menhirs de Pont-Menhir”, est classé monument historique depuis 1978.
Pour finir la journée, nous avons traversé l’Odet par le pont de Benodet, rejoint sa rive est, et roulé en direction de Gouesnach, jusqu’à Les Vergers de Kermao. Sans nous attendre, dans une plate-bande, jardinait tranquillement Jacqueline, cofondatrice et veuve de feu Yves Saliou. Elle est la mère de Brieuc qui, avec sa conjointe Marine, a pris les rennes de l’entreprise cidricole en 2009. Marine est d’ailleurs devenue présidente du CIDREF en décembre 2022. Cette jeune génération, la 5e d’agriculteurs sur la ferme, que je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de rencontrer lors de mon passage, et qui a su gagner la médaille “Best in class” (meilleur de sa catégorie) lors du concours international de Great Lakes en 2017.
Affiche à propos de variétés de pommes utilisées en cidrerie chez Kermao.
Cette fois, Jacqueline nous a offert une dégustation plus sobre, avec seulement deux des cidres, mais pas les moindres : Le Fouesnant (un demi-sec, AOP Cornouaille) et le Kermao (un brut). Coup de coeur pour Le Fouesnant, fruité et équilibré, typique du terroir du pays.
Construite à l’ancienne selon les méthodes locales, toute de pierres et à l’ombre d’un grand pommier, leur boutique m’a complètement charmé.
Boutique Les Vergers de Kermao à Gouesnach (prononcer « Gouènar »), lumineuse au tomber du jour.
Solo à bord de la p’tite VW UP d’Annie, je suis allé faire un tour à la boutique du Château Lézergué, à seulement 12 km de la ferme. Client unique en fin de journée, j’ai eu droit à la dégustation complète, offerte par Paula, employée de la maison. Quelques jours plus tôt, elle était avec Mark Gleonec, ainsi que la plupart des cidriers de Cornouaille, pour une rencontre professionnelle du CIDREF. Une boutique au design étudié, blanc épuré urbain et moderne, loin de la rusticité de celles visitées dans les autres cidreries du coin. Plus de 35 hectares de vergers en production.
Je suis reparti avec quelques bouteilles. Pour les avoir bues lors de mon séjour, avec l’ami Julien notamment, je dois dire qu’il s’agit de ma seule véritable déception. Ce sont les plus industriels des cidres que j’ai bu là-bas (la série “Les Trois Frères”), avec gaz carbonique injecté, des bulles qui n’ont pas la délicatesse de celles issues de prises de mousse naturelles, un goût prononcé de sulfites et une bouche sans longueur. Le type de produit plus stable qu’ils arrivent à exporter internationalement, incluant aux USA et Canada. Bref, pas de quoi rapporter dans mes bagages, ni un modèle d’affaires qui m’inspire.
Enfin, j’ai retrouvé au bout des terres d’Europe un ancien comparse de luttes étudiantes à Victoriaville P.Q., contact Facebook lointain, expatrié en France depuis des années. Maintenant en Bretagne, sur Concarneau, Marc-Antoine LeBlanc a réagit à l’une de mes publications Facebook de début de séjour. Avec la bagnole de sa copine, il est venu me chercher à Enez Raden, et nous avons refait connaissance, en route vers d’autres cidreries du coin, le temps de quelques “Yec’hed mat !” bien sentis.
Pas encore tout à fait 30 ans, Marc-Antoine est un autoentrepreneur dont la “startup” est baptisée “Québécitude”. Bien que son accent québécois soit désormais presque complètement effacé, le sympathique québécois offre ses services d’accueil et intégration à d’autres expatriés de la Belle Province en France. Il projette également de se lancer dans l’importation de sirop d’érable d’une manière bien originale.
Par une toute fin d’après-midi, nous sommes allés faire un p’tit tour au Manoir du Kinkiz. Bertrand, le distillateur (Distillerie Artisanale du Plessis), fort sympathique beau-frère des trois copropriétaires de la cidrerie, s’est absenté de son alambic pendant trois quarts d’heure, et nous a offert une brève visite du chai et dégustation des cidres, pommeau et lambig du Manoir. Il était trop tard pour aller se balader dans le verger, et personne d’autre disponible pour une visite plus complète. Il aurait fallu y retourner.
Après quoi on a bougé sur Quimper, pris le temps de manger une poutine (et/ou un burger) au resto Ti-Québec (ça m’a bien fait rire, sans me dépayser), et prendre un verre à la cave à bière Only Bears.
Une autre journée, un jeudi en fait, avant que ses propriétaires ne partent pour un long week-end participer, avec leurs cidres, à un Salon des Vins Bio à Montpellier, Marc-Antoine et moi sommes allés virer jusqu’à Cidrerie de l’Apothicaire, à Clohars-Carnoët. Nous avons été reçus généreusement par le copropriétaire-fondateur Mathieu Huet, rencontré quelques jours plus tôt au Sistrot, à Quimper. La tournée des lieux (ancienne ferme laitière convertie en cidrerie) s’est allongée jusqu’à une nouvelle parcelle de verger, puis une dégustation improvisée des cuvées de l’année en processus de fermentation, direct des cuves, puis coup d’oeil sur l’ancien alambic mobile désormais immobilisé mais toujours fonctionnel. Enfin, à la boutique, l’inévitable et joyeuse dégustation suivie du passage obligé et bien mérité à la caisse enregistreuse.
Il y a quelques autres cidreries que j’aurais aimé visiter en Cornouaille. Je pense à Cidrerie Paul Coïc, la Cidrerie de Rozavern, les vergers de Trévignon et Une bouteille à l’amère. Ce sera, j’espère, pour une autre fois ! Idem pour les Côtes d’Armor, et d’autres racoins de Bretagne que j’aimerais explorer, jusqu’au Mont Saint-Michel de la frontière et le Saint-Malo de Jacques Cartier.
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Et les “routes à 3 grammes” ? Qu’est-ce à dire ? C’est une expression populaire française pour désigner les petites routes de campagne empruntées par les chauffeurs un peu trop bourrés afin d’éviter de se faire choper par les gendarmes … Le taux limite d’alcool autorisé au volant en France n’est pourtant que de 50 milligrammes par litre de sang (contrairement à 80 au Québec) …
N’ayez crainte ! Nous avons tous été bien sages lors de ces petites virées de dégustations, sachant ne pas abuser, et quelles routes prendre pour le retour … Le vieux coquin des rivages de Cornouaille s’est amusé à me faire une sorte de clin d’oeil, en usant de cette expression. Si nous dépassions l’alcoolémie permise, ce n’était que par bien peu, et en respectant les normes québécoises, probablement.
Rencontré en personne lors de la “Grande dégustation de pommes sauvages” lanaudoises que j’organisais à Saint-Jean-de-Matha l’automne dernier et où j’avais invité l’expert Claude Jolicoeur,
son vieil ami Mark Gleonec – autre jeune septuagénaire retraité, passionné de pommes à cidre et auteur, grand connaisseur, communicateur passionné du cidre de Cornouaille lui – m’avait signalé que si je retournais en Bretagne y visiter des cidreries, il pourrait être mon guide dans son pays.
Vous comprendrez que je lui ai rapidement fait part de mon projet d’hiver, auquel il assura vite sa collaboration, à travers ses nombreux autres engagements et projets personnels.
À 71 ans, l’ancien président du CIDREFF (Comité cidricole de développement et de recherche fouesnantais et finistérien) – poste qu’il a occupé pendant huit ans, et dont la relève est bien assurée – offre toujours le “service après-vente”, comme il dit. Il demeure un proche conseiller du syndicat en plus de continuer à représenter le CIDREFF et l’AOP Cornouaille (seul cidre d’origine protégée en Bretagne) à l’international. Né au début des années 1950 à Fouesnant, Gleonec s’amure à dire qu’il a grandi entre deux barriques. En 1993, il publiait le “Guide du Cidre de Cornouaille – Histoire, Fabrication, Pommes, Dégustation”. Collecteur d’histoires sur le pommage de son pays et conteur, il anime diverses activités autour des traditions cidricoles et des variétés de pommes du Werje Bras (Grand Verger) Fouesnantais. En 2012, après des années d’enquête et de collecte, il publie à compte d’auteur un recueil d’histoires récoltées en Cornouaille et intitulé « Contes et histoires du pays du cidre ». De la même manière, son ouvrage réalisé de longue haleine et documentant les variétés de pommes à cidre de Cornouaille est publié en 2019, aux éditions Solus Locus, en Bretagne.
Sa notoriété est universelle dans le petit monde du cidre de cette région; en témoigne sa participation récente (pendant mon séjour) à l’enregistrement d’une court reportage télé destiné à une émission de France 3 Breizh, pour laquelle Mark a été chargé de trouver le cidrier participant, tout comme de parler en Breton pour en narrer des segments.
Le CIDREFF est un syndicat réunissant les 14 cidreries de la Route du cidre en Cornouaille. En plus de ces professionnels, dont la production de cidre (ainsi que la culture des pommes à cidre) est le métier, ce syndicat compte aussi parmi ses membres des amateurs, qui produisent du cidre à petite échelle, à des fins domestiques. Il y a, dans certains concours de cidres (en France comme aux USA), une catégorie « Amateurs » à laquelle ceux ou celles-ci peuvent participer. Certains amateurs pratiquent l’art du cidre depuis des années, sont appliqués dans leurs méthodes et produisent des résultats de grande qualité. Le concours de cidre de Fouesnant en sera à sa 111e édition en 2024 !
Véritable moulin à paroles, Mark a été d’une grande générosité, m’accordant quatre après-midi de son agenda débordé, question de me faire visiter ses meilleures adresses. Il m’a accompagné (que dis-je ! Il a été mon chauffeur-conteur particulier, venant me prendre et reconduire chaque fois à la porte de mes hôtes, les Guillou de St-Evarzec, à la limite de Saint-Yvi) pour la visite de cinq cidreries, dans lesquelles il a partout ses entrées. Faut dire qu’il habite à la Forêt Fouesnant, à seulement 5 ou 6 kilomètres d’Enez Raden.
En “invité de marque”, Mark m’a fait visiter les parcelles du verger conservatoire de Penfoulic, qui ne sont pas ouvertes au grand public, sinon que pendant la “Fête de la pomme”, une fois par année, à la fin d’octobre. Nous avons parcouru la parcelle d’une soixantaine de pommiers “à couteau” (de pommes à croquer, ou cuisiner) et celui comprenant une cinquantaine de variétés de pommes à cidre typiquement locales. Bon, la saison ne m’a pas permis de voir et goûter les pommes, mais le conteur a su me transmettre différentes histoires à propos de variétés du terroir finistérien. Arbres greffés à raison d’environ deux exemplaires par variété, dont l’entretien est assuré par des employés de la commune (ville) de Fouesnant. Il m’a montré les locaux dédiés à la jeune association pomologique de Penfoulic, prêtés par le Conservatoire du Littoral, organisme propriétaire du terrain où sont plantés les vergers conservatoires et où paissent également en toute tranquillité quelques poneys.
Il m’a expliqué la mise en place de l’Appellation d’Origine Contrôlée pour certains cidres de Cornouaille, concrétisée en 1996. Il s’agit de la seule AOP dans le cidre en Bretagne, tandis que la Normandie, région voisine, en compte deux (AOP Cidre Pays d’Auge et AOP Cotentin), en plus d’une autre pour le poiré Domfrontais. Reste qu’il n’y a rien d’aussi typique, unique, que les imparables cidres doux-amers de Cornouaille, issus d’un pommage et d’un terroir particuliers.
Mark m’a également conduit par des chemins de travers, en de petites excursions, question de me donner à voir, raconter et faire ressentir certains lieux enchanteurs, ballades parsemées d’anecdotes sur sa jeunesse dorée, l’Histoire bretonne ou ses contacts sur la Planète Cidre. Que demander de mieux ?
À l’est de Fouesnant, suivant le plus creux des chemins creux que j’aie connu, en roulant jusqu’au bout du chemin de la digue à Penfoulic, face à l’Anse du même nom, avec vue sur le Cap Coz, devant le Golfe de Gascogne. C’est là, juste avant la digue, poussant dans une zone enherbée et caillouteuse, que je l’ai reconnu, compagnon de mes voyageries : un petit pommier sauvage, tordu, à plusieurs troncs concurrents entortillés, avec ses éperons retors et nombreux. Gleonec a d’abord cru voir une aubépine, mais perspicace, je l’ai assuré qu’il s’agissait bien d’un Malus, pommier issu d’un semis de hasard. Mark a plus tard laissé entendre qu’il s’assurerait que l’arbre soit protégé, et qu’un jour peut-être ses fruits porteront mon nom (Beauregard), traduit en Breton par quelque chose comme “Selladenn kaer” (beau regard, ou belle vue/vision). Ça me serait bien entendu un grand honneur !
Entre deux visites de cidreries, on fait un p’tit détour par le Cale de Rosselien, à Plomelin, tout près du Château de Kerambleiz. Nous avons emprunté une descente vers la rivière l’Odet, où l’on a croisé, aux abords d’un ruisseau, un antique moulin à aube, de nouveau fonctionnel, car entièrement restauré en 2020 – bénéficiant de financements visant à assurer la souveraineté alimentaire du territoire.
Je me sentais drôlement privilégié d’être guidé et de me faire ouvrir de nombreuses portes par celui qui connaît tout le monde dans ce petit milieu du cidre en Cornouaille. En une fin d’après-midi, nous n’avons pas manqué de faire un arrêt chez lui, le temps d’un breuvage chaud et d’une viennoiserie en compagnie de son épouse, Elisabeth Le Bihan.
Par une autre fin de journée, nous sommes aussi passés, sur Concarneau, à la boutique-atelier de « Ô La butine”, l’entreprise hydromelière de son pote Sylvain Le Cras. Nous y avons eu droit à une fabuleuse dégustation de plus de 8 hydromels, sans avoir pour autant fait le tour de tous ses produits. Avec ce petit homme sympathique et convivial, l’un des champions reconnus de son art, de ceux qui excellent dans les concours internationaux, il est impossible de mettre les pieds dans son antre sans s’y accrocher les pieds pendant des heures tant il sait charmer par les descriptions de ses boissons à base de miel : simples, claires et délicates, généreuses et surprenantes.
Oh Cornouaille, tu savais boire bien avant de rencontrer Bacchus
Pays entre terre et mer, de chênes et de châtaignes, de lierres et de talus,
soufflé de vents à écorner les bœufs
Finistère, tes estrans se comptent en rias de salinité
et de remontées vers les alambics secrets et reculés,
sur des barques de nuit, à rouler des barriques
clandestines
Protégé par Morgane
terroir de bord de mer
aux pommes à cidre
douces-amères, voire
franchement amères,
à l’équilibre aromatique
inégalé, à savourer
Je repars la tête pleine d’images
de paysages de légères collines
encadrées de talus arborescents
de pommiers autrefois omniprésents
distillateurs ambulants, contrebandiers
familles paysannes qui à travers les âges
ont perpétué un héritage de savoirs-faire,
de lents et patients travaux et soins
agrémentant leur vie de cidres qui ont du corps
orangés, aussi tanniques que les labeurs de la terre
et d’une douce amertume, telle que l’est l’existence
elle-même, en ce pays de rivages et de vergers
PS – La suite très bientôt avec le détail des cidreries visitées !
Mark Gleonec est un « Breton de Cornouaille », illustrateur, conteur et historien du cidre et de la pomme du Sud de la Bretagne. Invité par son ami Claude Jolicoeur, il était en visite au Québec à la fin du mois de septembre dernier. Accompagnés de leurs épouses, les deux sommités de la pomme et du cidre ont visité plusieurs forêts de pommiers sauvages, de Charlevoix à la Beauce, en passant par Lanaudière jusqu’à la Petite Nation (Outaouais).
« Macgleo », auteur d’un blogue, vient de publier les trois premiers articles d’une série de textes et de photographies rapportant son voyage au Québec, à travers la sorte d' »été des Indiens » (même sans gel avant le redoux) qu’on a eu cet automne.
Sa troisième chronique rapporte d’abord ses impressions et souvenirs de passage à Saint-Jean-de-Matha, pour rencontrer notre groupe de compagnons cidriers de Lanaudière. Il enchaine avec le récit de leur journée du lendemain en Outaouais, dans la Petite Nation, où ils ont accompagné Marie-Anne Adam et Gaston Picoulet de la micro-cidrerie Les Pommes perdues pour une session de cueillette et dégustations.
Crédit photo : Claude Jolicoeur
Le séjour de Mark parmi nous fut trop bref pour approfondir à satiété les conversations, et j’espère avoir l’occasion de faire plus ample connaissance avant trop longtemps ! Oui, un rêve de voyage m’habite, celui de retourner visiter le pays Fouesnantais, mais du côté du cidre cette fois …
Plus près de chez nous et plus certainement, je m’organiserai une tournée de ces jeunes cidreries québécoises qui ont commencé à mettre en valeur la géopoétique des pommiers sauvages, leur terroir pomicole local ! À la rencontre du savoir-faire et de l’inspiration, en mode partage.
Samedi le 30 septembre dernier, à Saint-Jean-de-Matha, s’est tenue une rencontre d’artisans cidriers de Lanaudière, pour la plupart également cueilleurs et utilisateurs de pommes sauvages. À mon invitation, près d’une vingtaine de passionné.es se sont réunis dans le fond d’un ancien rang agricole, chez Éric Hébert, paysan amoureux des pommes sauvages et cidriculteur depuis plus de 30 ans, notre hôte pour la journée. Nul d’entre nous ne produit du cidre à l’échelle commerciale pour le moment. Nous sommes plus ou moins amateurs, mais tous avides d’améliorer la qualité de nos cidres fermiers, de confection artisanale, et d’y mettre le meilleur de notre pommage original, local ou régional.
Photo par/by Mark Gleonec
Les grands objectifs de cette première journée d’atelier et de partage étaient les suivants :
– Découvrir ou mieux connaître les classes de pommes à cidre (douces, douces amères, amères, astringentes, aigres-amères) avec des exemples concrets dans la bouche.
– Sélectionner un nombre raisonnable (pas trop) des pommes qui semblent les plus prometteuses pour la cidrerie. Ces sélections devront faire l’objet d’essais en situation de verger réel – les meilleures seront alors retenues.
– Ultimement, développer un pommage régional original que pourront se partager les producteurs de la région et ainsi donner une couleur locale aux cidres.
Chaque participant était donc invité à apporter des exemplaires de variétés de pommes sauvages qu’il cueille et aime particulièrement, des pommes soupçonnées d’être de bonnes candidates pour la cidrerie. Cette dégustation collective de pommes sauvages était guidée et animée par un invité spécial : le prof Claude Jolicoeur, expert du cidre, juge sur des concours de cidre à l’échelle internationale et auteur de 3 ouvrages de référence (The New Cidermaker’s handbook en 2013, Du pommier au cidre en 2016, Cider Planet en 2022), en plus de plusieurs articles et conférences à travers le monde du cidre.
Jolicoeur était accompagné de son épouse, Banou, originaire du Kazhakstan (de la région même qui est le berceau génitique des pommes cultivées dans le monde – Almaty) et elle même une fine goûteuse, ainsi que d’un couple amis, Mark Gleonec et son épouse Élisabeth, des visiteurs bien enracinés au sud de la Bretagne. M. Gleonec est également un expert en la matière, auteur, historien du cidre et des pommes de Cornouailles, conteur et fondateur d’un verger conservatoire des variétés de pommes patrimoniales de son coin de pays, à Penfoulig. Celui-là même dont je vous présentais aussi le livre ce printemps.
L’événement s’est poursuivi en soirée par une visite de la pommeraie sauvage de la famille Hébert-Ducoli, d’un souper potluck incluant le partage et la dégustation de nos cidres, œuvres de plusieurs des participants. Nous avons eu la chance de goûter à des bouteilles du cru de Jolicoeur, tout comme de recevoir les commentaires et appréciations des experts présents. Bienheureux moi-même que l’une des dernières bouteilles de ma cuvée 2022 soient unanimement appréciées par les fins connaisseurs avec qui j’ai dîné.
Après la dégustation commentée d’une quarantaine de variétés de pommes, la journée fut l’occasion de divers échanges entre cultivateurs et cueilleurs de pommes, amateurs de cidres, riche en échanges de trucs, conseils et connaissances. Plus globalement, il s’agissait d’une acitivité de réseautage entre des acteurs d’une nouvelle culture locale autour des pommiers sauvages. Nous en ressortons motivés et plus éclairés pour classer et reconnaître de bonnes pommes à cidre. Nous vivons le début d’un travail collectif d’élaboration d’un terroir cidricole Lanaudois.
Photo par/by Mark GleonecPhoto par/by Mark GleonecPhoto par/by Mark Gleonec
Comme nous le font remarquer Jolicoeur et Gleonec, le même type de travail s’est fait en Bretagne (et ailleurs) … il y a 300 ans ! Il est temps que nous développions notre culture du cidre à partir des fruits de notre terroir, les pommes issues de nos pommes sauvages locales. Les friches et pommeraies de Lanaudière ont tout ce qu’il faut de trésors aromatiques, de douceurs et d’amertumes, pour qu’on en tire de quoi produire de grands cidres ! Il s’agit d’y travailler, de développer le savoir-faire, dans une perspective à long terme. Le mouvement est lancé, avec seulement 3 siècles de retard sur nos cousins ou ancêtres Bretons et Normands!
Nos invités de marque sont repartis dimanche matin, en direction de la Petite Nation (Outaouais), pour y rencontrer Gaston Picoulet et Marie-Anne Adam de la micro-cidrerie Les Pommes Perdues.
L’humble serviteur des pommes sauvages qui se cache derrière cette page se réjouit de contribuer à la connaissance pomologique et au développement de la cidriculture dans Lanaudière. Ce Ministère, au sens de « responsabilité » ou « mission », ne démord pas de la pomme sauvage, même si les nouvelles publiques se font parfois rares. Les actions concrètes sur le terrain ont une valeur impérissable, et les pommes cueillies s’accumulent et se préservent actuellement dans la chambre froide. Le premier jour de presse arrive très bientôt; ce qui libérera des contenants pour continuer la cueillette jusqu’à la fin du mois.
Photo par/by Mark Gleonec
PS – Un reportage de l’émission La Semaine Verte sur l’utilisation de pommes sauvages en cidrerie, et mettant en vedette Claude Jolicoeur et Gaston Picoulet (cidrerie Les Pommes Perdues en Outaouais) sera diffusé au cours des prochains mois.