Vieilles brochures du MAPAQ et d’Agriculture Canada
Au printemps 2020, j’ai commencé à divulguer certains résultats de mes recherches pomologiques à mon proche entourage.
Voyant l’enthousiasme et la passion avec lesquels je m’y investissais, ma mère m’a gracieusement offert quelques documents que mon père et elle avaient fait venir par la poste, dans les années 80, en provenance des ministères concernés par l’arboriculture fruitière. Un petit trésor à mes yeux.
En plus d’y trouver des informations encore pertinentes aujourd’hui, il s’agit de pièces d’archives des plus intéressantes. Coup de coeur particulier pour « L’Histoire de la pomologie au Québec », rédigée par l’agronome Jean-Baptiste Roy pour le compte du MAPAQ en 1978. Avec une couverture comme il ne s’en fait plus : rouge et or, incluant des fioritures au H majuscule de l’Histoire.
On peut y lire :
« En 1694, le Père Chauchetière, de Ville-Marie, rapporte :
《 Les pommiers sauvages et de pépins portent de fort bonnes pommes… On a vu cette année un pommier chargé de grosses pommes en juin et qui avait une de ses branches tout en fleurs 》
« En 1925, le professeur T.G. Burlington, du Collège Macdonald, affirme :
《 Dans cette province, il n’y a pas bien longtemps, il y avait des pommiers de variété Fameuse dépassant notablement la centaine d’années et qui, malheureusement, succombèrent pendant le rigoureux hiver 1917-1918 》
Il disait détenir la preuve que certains pommiers avaient vécu plusieurs siècles. Selon lui, il existait en Nouvelle-Écosse un arbre d’environ 150 ans qui, en 1925, était encore en bonne santé et produisait abondamment. Aux États-Unis, on aurait eu des pommiers de 200 ans d’âge. »
La petite collection ministérielle compte aussi « Le verger domestique », de l’agronome Gilles Lasnier, publié par ce Ministère qui, en 1971, s’appellait encore « de l’Agriculture et de la Colonisation du Québec » !
« The Wild apple forager’s guide« & « Proceedings from the first annual wild & seedling pomological exhibition« de Matt Kaminsky
Je sais plus trop comment je suis tombé sur sa page web, Gnarly Pippins, mais je crois que ça doit être après avoir googlé « wild apples » et défilé les pages de résultats.
Quelle heureuse trouvaille ! Après Brennan et ses cidres conçus exclusivement de pommes sauvages, je découvrais les projets d’un gars qui sélectionne et multiplie des variétés choisies parmi les sauvageons de sa région. Lui itou est dans un État de la Nouvelle-Angleterre (le Maine) qui a une tradition pomicole et cidricole ancienne. Matt Kaminsky a jusqu’à maintenant publié deux ouvrages, à compte d’auteur.
Le premier est son opuscule « Le guide du cueilleur de pommes sauvages », sous-titré « Enseignements, anecdotes et billets d’humeur sur les Malus en Amérique » (ma traduction). Un essai informé sur la cueillette de ces fruits abondants mais pourtant méprisés qui abonde de conseils et réflexions sur la pratique de la cueillette sauvage. Il présente également un répertoire des variétés sélectionnées et nommées par ses soins. Il en vend des scions (pousses de l’année qui sont ensuite greffées sur des sujets porte-greffes) au printemps, via la boutique de son site web.
À titre d’organisateur de l’événement, en 2020 il faisait paraître le compte-rendu de la « Première exposition pomologique de sauvageons et de semis » Tenue en 2019 dans le cadre des Cider Days, immense festival autour du cidre qui a lieu chaque automne dans le comté de Franklin au Massachusetts.
Des 126 fruits issus de pépins enregistrés pour cette exposition, 69 sont inclus dans cet abrégé. Avec photos et brèves notices descriptives. Il y en a même trois qui proviennent du Québec (plus spécifiquement de Saint-André-Avellin et Ripon dans la Petite Nation en Outaouais – où se trouve une micro-cidrerie mettant en valeur les pommes sauvages de cette région – Les pommes perdues).
Tôt ou tard, je crois que le Québec devrait compter la sienne, d’exposition pomologique de sauvageons et de semis !
Peut-être devra-t-on commencer par une première édition à l’échelle de la région de Lanaudière ?
(C’est une idée pour 2022, le temps de planifier et d’organiser tout ça comme il faut !)
Oui, comme l’a dédicacé cet explorateur fruitier et cidriculteur en exergue de son livre :
« Malus will always walk beside you !«
Oui, les pommiers marcheront toujours à mes côtés !
Magnifiquement illustrée, on y trouve des articles
abordant divers enjeux du milieu,
ses grandes questions de fond,
de l’histoire et de l’actualité,
mais aussi place à la poésie.
J’ai acquis et lu, depuis l’hiver 2020, tous les numéros encore disponibles (les #1 et 6 sont tous écoulés) dont je tire une plus profonde connaissance de l’univers du cidre en Amérique, et beaucoup d’inspiration.
Victoriaville, automne 2015. Alors étudiant en agriculture maraîchère biologique, jasant avec des camarades de classe de mes activités passées en matière de cidre concocté à base de pommes sauvages, l’un d’eux, Charles-Emmanuel, m’avait dit connaître Claude Jolicoeur, un ami de sa famille. Je le savais être l’auteur d’un bouquin pratique et technique sur l’art de faire du cidre. Un québécois publié dans le Vermont, en anglais : The New Cider Maker’s Handbook.
Je me suis demandé s’il s’agissait d’une simple traduction de son ouvrage publié chez Chelsea Green en 2013, dont Charles-Emmanuel possédait un exemplaire, cadeau de l’auteur. Pas du tout. C’est un ouvrage de référence encore plus complet et dans notre langue maternelle qui plus est !
En 2017, j’étais ravi de découvrir que la bibliothèque du Cégep de Victoriaville comptait sur ses rayons un exemplaire de « La transformation du cidre au Québec : perspectives écosystémiques« , alors tout juste publié aux Presses de l’Université du Québec. Claude Jolicoeur signe le 5e chapitre de ce recueil passionnant et inspirant pour l’avenir du cidre au pays.
Il se fait, dans « Du pommier au cidre », le promoteur et défenseur de l’exploration des pommes sauvages, partisan de leur exploration, dans toutes les régions, par les artisans cidriculteurs :
« « Enfin, dans nos contrées, il ne faut pas sous-estimer la valeur potentielle des sauvageons de semis naturels qui poussent un peu partout. Bien qu’une fraction seulement de ces sauvageons aient de réels mérites pour le cidre, ils sont si abondants que parmi leur nombre résident sans doute des pommes à cidre exceptionnelles qui ne demandent qu’à être découvertes par des cidriers aventureux. J’encourage donc les amateurs à arpenter les zones où de tels sauvageons croissent et à tester leurs fruits. Parfois on en trouve dont la saveur est douce et parfumée. On peut alors les greffer dans le verger, les évaluer, et éventuellement même les nommer et les propager. »
Il en est lui-même venu à reproduire (greffe) des variétés locales de sa sélection et à les offrir à des pépiniéristes et d’autres cidriculteurs.
Multiples sont les inspirations du Ministère des Friches et des Pommeraies. Autour de toute la malique matière, il s’en trouve aussi de la bien littéraire. Les principaux ouvrages ayant conduit l’auteur de ces lignes à se découvrir une vocation seront présentés à tour de rôle. Ces documents et bouquins sont devenus des références fondamentales pour comprendre la tournure d’esprit du Ministère.
Ce doit être en 2010 que je suis tombé sur cette petite plaquette, « Les pommes sauvages », lors d’une visite à la Grande Bibliothèque, à Montréal. Je connaissais et appréciais déjà vivement l’auteur, ayant lu ses oeuvres les plus célèbres : « Walden » et « La désobéissance civile », mais aussi quelques conférences traduites en français comme « De la marche » et « La vie sans principe ». Ce fut une nouvelle révélation, un appel à m’intéresser à ces arbres vagabonds qui faisaient chez moi partie du paysage, avec le mystique de Concord, Massachussets, comme prophète !
Il s’agit d’un extrait de ses carnets intitulés « Wild Fruits », dont la somme ne fut publiée qu’en 2000, suite au fastidieux travail de déchiffrage par un spécialiste des manuscrits de Thoreau. Je n’en ai que tout récemment acquis un exemplaire, en sa langue d’origine, car ce « testament redécouvert » n’a toujours pas été traduit en Français. Peut-être un projet d’hiver pour le Ministère ?
Dans un autre texte posthume (« Faith in a seed », publié en 1993), Thoreau écrit :
« Considérez la manière dont le pommier s’est dispersé à travers le pays, par l’entremise des vaches et autres quadrupèdes, créant des fourrés presque impénétrables à plusieurs endroits et cédant de nombreuses variétés nouvelles et supérieures pour le verger.
Les vaches se nourrissent aussi largement de pommes gelées-dégelées et leurs déjections sont souvent trouvées pleines de leur pulpe. J’ai remarqué qu’elles transportent même des pommes entières lorsqu’elles sont dans cet état. Un hiver, observant sous un chêne sur la neige et la glace sur les berges de la rivière quelques fragments de pommes gelées-décongelées, j’ai regardé plus loin et détecté deux ou trois traces d’une corneille et les crottes de plusieurs qui devaient être perchées sur le chêne, mais il n’y avait là aucune trace d’écureuils ou d’autres animaux. Ici et là il y avait un trou parfaitement rond dans la neige sous l’arbre, et abaissant ma main, j’ai retiré une pomme de sous la neige à chaque trou. Les pommiers les plus près étaient à trente perches de distance de l’autre côté de la rivière. Les corneilles avaient évidemment amené les pommes gelées-dégelées à ce chêne pour la sécurité et y avaient mangé ce qu’elles n’avaient pas laissé tomber sur la neige.
Les jaseurs des cèdres, moqueurs-chats et pic-bois à tête rouge mangent, eux-aussi des pommes et des poires, spécialement les hâtives et les sucrées. Wilson dit de ce dernier oiseau que « lorsque alarmé, il s’empare d’une importante [pomme ou poire] en frappant son bec ouvert profondément dedans, et la transporte jusque dans les bois et Audubon a vu des jaseurs des cèdres qui, « bien que blessés et confinés à une cage, ont mangé des pommes jusqu’à ce que la suffocation leur enlève la vie.
Mais j’ai décrit ailleurs la dispersion de la pomme. ».
Il y a toujours eu des vieux pommiers sur la ferme où j’ai grandi (ferme des Arpents Roses, à Sainte-Mélanie). De vénérables centenaires spécimens de l’espèce Malus, implantés sans doute peu après l’établissement de la ferme, à la fin du 19e siècle. Un petit verger qui, à l’arrivée de mes parents en 1986, comptait plus d’une demi-douzaine de vieux pommiers. De ceux-ci, il n’en reste plus que quatre aujourd’hui. L’un d’eux a fendu en 2018 et s’est abattu sur la clôture à côté. C’est celui qui porte des pommes « blanches » (pommes d’été) que le fermier Joseph (dit Jos) Rivest vendait naguère au marché public de Joliette. L’arbre a toujours de la vigueur, la sève y circule encore au moins un peu, mais ses jours sont comptés. Tout comme ceux de ses trois comparses, arbres vieillards qui ne sont plus dans la force de l’âge, leur sénescence bien entamée …
Dans mon enfance, sous ces arbres attenants au poulailler, picoraient volailles et pacageaient en toute convivialité les cochons engraissés de l’année, grossis notamment de toutes ces pommes tombées au sol où ils fouissaient. Des clients de la ferme, acheteurs de la viande de ces porcidés (qu’enfants nous baptisions candidement parfois « Bacon », « Jambon » ou autres sobriquets évoquant leur finalité) ont parfois même rapporté avoir reconnu des arômes de pomme dans les pièces de cochon qu’ils goûtaient ! Le bon goût du terroir du verger … Des pommes que nous mangions aussi, un peu, à mon souvenir, toujours bien quelques croquées.
J’ai tant grimpé dans ces grands arbres noueux et tordus, quand j’étais petit, heureux comme un primate dans son habitat naturel. Un profond attachement à eux, ces ancêtres des lieux faciles à escalader, sur lesquels je pouvais me percher ou me suspendre.
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Au mois d’août de mon voyage chez les indigènes paysans zapatistes du Chiapas (Mexique) en tant que délégué de l’Union paysanne, à l’été 2007, j’ai tendu mon nouveau hamac entre deux de ces pommiers, me raccordant au sol et au ciel, au passé et au futur, et bien rêvé.
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Il y a une dizaine d’années, par coïncidence avec la publication d’une première traduction française du « Wild apples » d’Henry David Thoreau, je prenais vraiment conscience de nombreux pommiers sauvages présents dans mon environnement immédiat. Sur la ferme, le long des rangs, en fait un peu partout près de pâturages, dans les friches, des lisières de boisés : nombre de lieux négligés où poussent ces arbres fruitiers tout aussi méprisés … Le piémont lanaudois (et plus largement, laurentien) en est parsemé, de ces pépins, semés, disséminés à travers les fientes des oiseaux, bouses de vaches, crottins de chevaux et autres déjections de mammifères frugivores ou omnivores. Quadrupèdes ou bipèdes, volatiles ou terrestres, tous se délectent et déjectent du Malus domestica, en des trajectoires insoupçonnées. La sélection naturelle s’en charge. Comme le naturel ne lui est généralement pas autorisé, le genre de la pomme trouve dans les marges du territoire cultivé des occasions de s’exprimer librement, s’adaptant aux conditions géo-climatiques nordiques avec grands succès.
La lecture du texte élogieux de Thoreau (version originale ici) à propos des pommes sauvages m’a profondément marqué. L’un des rares textes que j’aie relu plusieurs fois, lequel m’a permis de mieux voir ces arbres, d’en goûter et apprécier les fruits. D’autant plus qu’un ami, équipé de cuves de fermentation, ajoutait alors une presse à pommes, aussi dotée d’un broyeur, à son attirail de transformation alimentaire …
Nous avons, autour de 2010, entrepris de récolter de ces pommes sauvages (par centaines de kilos) et d’en extraire le jus. Une partie fut mise en cuves de fermentation et furent élaborés artisanalement, simplement, des cidres de pommes du terroir régional … Corvées de pressage et d’embouteillage entre ami.e.s. Cidres à boire et partager entre ami.e.s également. L’idée d’en faire une activité lucrative nous avait plus qu’effleuré l’esprit …
Toutefois, les lois et règlements en vigueur ne nous semblaient pas permettre d’envisager une aventure commerciale avec le cidre de pommes sauvages, puisque l’une des conditions pour obtenir le permis de production artisanale consiste à exploiter au minimum 1 hectare de verger.
« Non-aménagée, de tous âges » – c’est une communauté naturelle, humaine ou autre. L’industrie prise les arbres jeunes et d’âge moyen qui gardent leur symétrie, gardent leurs branches d’angles et longueurs égales. Mais qu’il y aie aussi de vraiment vieux arbres qui peuvent laisser tomber tout sens de la propriété et commencer à lancer leurs troncs dans d’extravagantes gestures, comme des pauses de danse, affichant leur insouciance face à la mortalité, se tenant disponibles à quoique ce soit que le monde et la météo puissent offrir. Je les regarde : ils sont comme les Immortels Chinois, ils sont des personnages du type de Han-shan et Shi-de – d’avoir vécu si longtemps est d’avoir la permission d’être excentrique, d’être les poètes et peintres parmi les arbres, riant, en lambeaux, sans peur.
« Les vieux peuplements d’arbres cendrés […] sont les grands-parents et détenteurs d’informations de leurs communautés. Une communauté a besoin de ses anciens pour continuer. Tout comme vous ne pourriez pas édifier une culture à partir d’une population d’enfants de la maternelle, une forêt ne peut réaliser son propre potentiel naturel sans les réservoirs de semences, les filaments fongiques racinaires, les chants d’oiseaux, les dépôts magiques de minuscules excréments qui sont le cadeau des vieux aux jeunes »
– Gary Snyder, The practice of the wild, « Ancien forests of the Far West », p.148-149