Suivant sa nature paradoxale, Thoreau se fait le prophète de malheur des pommiers sauvages, annonçant leur disparition. Plus d’un siècle et demi plus tard, les ‘Malus domestica’ naturalisés en Amérique du Nord ne sont évidemment pas plus disparus des campagnes de la Nouvelle-Angleterre que de celles du Québec. Il est vrai que désormais, très rares sont ceux à planter des vergers de pommiers issus de pépins …
Voici quelques autres passages de son texte posthume « Wild apples« , publié d’abord en 1862; traduit en français et publié aux éditions Finitude (France) en 2009 :
« Il n’est pas étonnant que ces pommes, petites et hautes en couleur, soient réputées produire les meilleurs cidres. Loudon relève, dans son Herefordhisre Report que « les pommes de petite taille doivent toujours, à qualité égale, être préférées aux plus grandes, de telle sorte que la peau et le cœur équilibrent la pulpe en proportion et que les jus faibles et aqueux soient évités. »
« Il en est également qui sont parfois rouges à l’intérieur, comme imprégnées d’un beau feu, nourriture féerique, trop belles pour être mangées, pommes des Hespérides, pommes du soleil couchant!«
« Ce serait un passe-temps plaisant que de trouver des noms appropriés aux centaines de variétés mélangées dans un simple tas à l’entrée d’un pressoir à cidre. […] Qui se proposera comme parrain au baptême des pommes sauvages ?«
« Le temps de la Pomme Sauvage appartiendra bientôt au passé. Ce fruit disparaîtra probablement bientôt de la Nouvelle-Angleterre. Vous pouvez déjà vous promener dans de grands vergers de pommiers natifs qui, pour l’essentiel alimentaient les pressoirs à cidre et sont maintenant complètement en déclin. […] Depuis les lois de tempérance et la généralisation des arbres greffés, on ne plante plus aucun arbre natif, de ceux que je vois partout dans les pâturages abandonnés et là où les bois les ont emprisonnés. Je crains bien que celui qui marchera à travers ces champs dans un siècle d’ici ne pourra plus goûter le plaisir de faire tomber des pommes sauvages. Ah, le pauvre homme ! Il y a tant de plaisirs qu’il ne connaîtra jamais !«
Bien que je ne saurais trop en recommander la lecture entière, voici quelques passages de « Les pommes sauvages » (Wild Apples) d’Henry David Thoreau (1817-1862), traduit de l’anglais par Philippe Jamet, et publié aux éditions Finitude (France) en 2009.
Les premières pages sont en lecture libre sur le site de l’éditeur :
Le poète de tout ce qui est terrestre en a beaucoup à nous remontrer en matière de radicalisme. Celui par la grâce de qui j’ai en premier lieu ressenti pour ces pommiers l’amour, et pesé tout leur symbolisme, leur intemporelle valeur.
« Quittons là les pommiers domestiques (les urbaniores, comme Pline les appelle). En toute saison, je préfère de loin me promener à travers les vieux vergers de pommiers non greffés. Ils sont plantés irrégulièrement et il arrive parfois que deux arbres se touchent. Quand aux allées, elles sont si tortueuses qu’on dirait qu’elles ont été tracées pendant le sommeil de leur propriétaires, voire même qu’il les a dessinées lors d’une crise de somnambulisme. Jamais les alignements des variétés greffées ne m’inviteront pareillement à la ballade. »
« À l’approche de mai, nous voyons apparaître de petits fourrés de pommiers tout juste éclos dans les pâturages que les troupeaux viennent de quitter […]. Un, peut-être deux, survivront à la sécheresse et autres accidents, protégés de l’envahissement de l’herbe et de certains autres dangers par le lieu même de leur naissance. »
« Selon une idée reçue, ces arbres sauvages, s’ils ne produisent pas d’eux-mêmes un fruit de valeur, sont parmi les meilleurs porte-greffes par lesquels se transmettent à la postérité les qualités les plus prisées des pommiers cultivés. Pour ce qui me concerne, je ne suis pas à la recherche de porte-greffes, mais du fruit sauvage pour ce qu’il est, celui dont la puissance féroce n’a subi aucun attendrissement. »
« Un vieux fermier de mon voisinage, qui toujours choisit le mot juste, dit que « leur goût acidulé est tendu comme une flèche sur l’arc ».
« Et si certaines de ces sauvageonnes sont âcres et nous front froncer les lèvres, n’appartiennent-elles pas malgré tout à la gent Pomaceae, éternellement sans malice et bienveillante envers notre race ? Tous mes voeux les accompagnent jusqu’au pressoir à cidre. Peut-être ne sont-elles tout simplement pas assez mûres. »
Mark Gleonec est un « Breton de Cornouaille », illustrateur, conteur et historien du cidre et de la pomme du Sud de la Bretagne. Invité par son ami Claude Jolicoeur, il était en visite au Québec à la fin du mois de septembre dernier. Accompagnés de leurs épouses, les deux sommités de la pomme et du cidre ont visité plusieurs forêts de pommiers sauvages, de Charlevoix à la Beauce, en passant par Lanaudière jusqu’à la Petite Nation (Outaouais).
« Macgleo », auteur d’un blogue, vient de publier les trois premiers articles d’une série de textes et de photographies rapportant son voyage au Québec, à travers la sorte d' »été des Indiens » (même sans gel avant le redoux) qu’on a eu cet automne.
Sa troisième chronique rapporte d’abord ses impressions et souvenirs de passage à Saint-Jean-de-Matha, pour rencontrer notre groupe de compagnons cidriers de Lanaudière. Il enchaine avec le récit de leur journée du lendemain en Outaouais, dans la Petite Nation, où ils ont accompagné Marie-Anne Adam et Gaston Picoulet de la micro-cidrerie Les Pommes perdues pour une session de cueillette et dégustations.
Crédit photo : Claude Jolicoeur
Le séjour de Mark parmi nous fut trop bref pour approfondir à satiété les conversations, et j’espère avoir l’occasion de faire plus ample connaissance avant trop longtemps ! Oui, un rêve de voyage m’habite, celui de retourner visiter le pays Fouesnantais, mais du côté du cidre cette fois …
Plus près de chez nous et plus certainement, je m’organiserai une tournée de ces jeunes cidreries québécoises qui ont commencé à mettre en valeur la géopoétique des pommiers sauvages, leur terroir pomicole local ! À la rencontre du savoir-faire et de l’inspiration, en mode partage.
Des vergers d’Oka aux friches et pommeraies de St-Jean-de-Matha
À propos de cidre, dont la commercialisation était interdite il y a 80 ans de cela au Québec, le Père Louis-Marie, dans son histoire de l’Institut agricole d’Oka (1) écrivait ceci :
« Un membre du parlement ayant manifesté le désir qu’un père Trappiste aille à Sherbrooke faire une causerie sur la fabrication du cidre, on avait décidé qu’un élève sénior, Alphonse Lachance, irait plutôt et traiterait du choix des pommes à cidre et du mérite relatif des espèces cultivées; il exposerait les secrets de la fabrication d’un cidre et de sa conservation. « Il essaiera, dit le bouillant monsieur Boron, de convaincre ses auditeurs que la fabrication du cidre, facile pour tout le monde, devrait se généraliser en Canada (on refait ce rêve encore de nos jours!), parce qu’elle procurerait à la masse de la population une boisson saine, tonique, peu coûteuse, et qu’elle assurerait en même temps au cultivateur, un écoulement sûr et rémunérateur des produits du verger. »
Le glorieux passé pomicole des Trappistes remonte peut-être au siècle dernier, mais le fruit défendu du Jardin d’Eden semble vouloir suivre de près les communautés religieuses, où qu’elles soient… les vestiges du verger des Soeurs de Sainte-Anne à Saint-Ambroise-de-Kildare en sont un autre exemple …
En construisant l’Abbaye Val-Notre-Dame où elle s’est établie en 2009, la communauté de moines cisterciens est devenue (en faisant fi des frontières municipales) voisine de la ferme de ma famille. Leur monastère se trouve à quelques centaines de mètres au bout du fonds de terre des Vallons d’en Haut, de l’autre côté de la rivière l’Assomption, en cette verte vallée défrichée dans le dernier quart du XIXe siècle. Un magnifique coin de ruralité où, comme ailleurs au Québec depuis 50 ans, d’anciens champs et pâturages à l’abandon ont connu la succession des espèces de la végétation spontanée qui, d’herbacées en arbustes et en arbres enchevêtrées, redeviennent forêt.
Depuis près de 10 ans, les Trappistes établis à Saint-Jean-de-Matha sont devenus d’irréductibles promoteurs des forestibles (tant de produits sauvages comestibles à mettre en valeur !). L’année dernière, dans le cadre de mon emploi au CDBL Conseil de développement bioalimentaire de Lanaudière, j’ai justement eu la chance de me faire connaitre et de nouer des liens cordiaux avec une partie de l’équipe du Magasin de l’Abbaye et de la La Forêt de l’Abbaye.
Entre les branches, j’avais appris que le vaste domaine (187 ha) appartenant à la communauté religieuse était l’hôte de nombreux pommiers sauvages …
Une fois mon emploi du temps allégé, dès le mois de mars, j’ai offert à François Patenaude (employé par les moines pour le développement des forestibles, et mon ancien comparse du Comité PFNL Lanaudière) mes services pour entreprendre la taille de ces pommiers sauvages que je brûlais de découvrir … Il a fait part de ce projet à Jonathan, le sympathique horticulteur et pépiniériste (Pépinière Bordeleau) qui y travaille depuis plusieurs années. « Jon » était convaincu d’avance; il les invitait même déjà depuis un bon bout de temps à valoriser ces arbres fruitiers rustiques aux généreuses fructifications.
Nous avons rapidement reçu la bénédiction enthousiaste du Père Abbé, André Barbeau, pour entreprendre l’exploration des pommiers sauvages de leur territoire, ainsi que de la taille d’éclaircie dans ces arbres.
Jonathan et moi nous sommes retrouvés le 30 mars dernier, avec nos raquettes, sécateurs et scies d’élagage, pour un premier tour d’horizon. En plus de tous les Malus éparpillés, longeant les coulées d’un ruisseau, nous sommes rapidement tombés sur une épatante pommeraie qui doit couvrir plus d’un demi hectare, où des dizaines ou centaines de pommiers forment la canopée. Ils y sont les arbres dominant la zone, en nombre et en hauteur. Ce n’est pas un verger rectiligne planté de mains humaines, mais un fouillis naturel sans ordre apparent à nos yeux de civilisés (pas assez « sylvilisés » quoi) !
Nous y avons constaté le potentiel et proposé l’aménagement de sentiers. Non seulement la taille de nettoyage des pommiers (enlever le bois mort), mais aussi un peu de conduite des arbres pour en favoriser la fructification. À ce moment, nous avons reçu l’autorisation de venir en explorer les fruits l’automne venu, pour en caractériser et sélectionner des variétés, voire en cueillir une partie.
C’est donc une nouvelle et très réjouissante collaboration qui s’est amorcée ce printemps ! Le gars du coin amoureux des pommiers en liberté qui en habitent comme lui les vallons, est vraiment ravi de faire renouer les Trappistes, par la voie des friches et des pépins, avec leur passé pomicole et pomologique (oui oui, ces mots ne prennent qu’un seul « m ») !
Si Dieu le veut (et je ne vois pas pourquoi il voudrait pas!) nous ferons là de belles trouvailles et cueillettes cet automne, et les suivants! Possiblement même de bonnes variétés douces et amères pour en faire de bonnes cuvées de cidres fermiers …
La suite dans les prochains jours, car il s’en est passé des choses depuis 6 mois!
(1) Père Louis-Marie Lalonde , « L’Institut d’Oka : cinquantenaire, 1893-1943, École agricole, Institut agronomique, École de médecine vétérinaire », 1944, chapitre 2 « L’École d’Oka, à l’âge de bois », p.37
Le Ministère offre à son lectorat la liste des 109 variétés de pommes expérimentées à l’Institut agricole d’Oka vers 1907, dans les images ci-jointes, pages tirées du livre du Père Louis-Marie publié à l’occasion du 50e anniversaire de l’école en 1943.
En consultant divers ouvrages et pages web de référence :
– « Les pommes de chez nous » de Shahrokh Khanizadeh et Johanne Cousineau, Agriculture et Agroalimentaire Canada, 1998
– « Apples and the art of detection » de John Bunker, 2019
– « Apples of North America » de Tom Burford, 2013
– « Apples of uncommon character » de Rowan Jacobsen, 2014
– « The Complete Encyclopedia of Apples » de Andrew Mikolajksi, 2012
– « Pommiers à cidre – variétés de France » de J.M. Boré et J. Fleckinger, INRA, 1997
j’ai pu trouver de l’information sur à peu près les 2/3 des variétés de la liste d’Oka.
Je n’ai toutefois su trouver de référence pour 31 d’entre elles. ‘Bellefontaine’, ‘Gipsy Girl’, ‘Good Peasant’, ‘Long Arcade’, ‘Blink Bonny’, ‘Saint-Antoine’, ‘Aigrin rouge’, ‘Besnard’ et ‘Madame Granger’ en sont quelques exemples.
Plusieurs de celles-ci sont des variétés ancestrales américaines (Northern Spy’, ‘Newton Pippin’, ‘Grime’s Golden’, etc.), Russes (‘Antonovka’, ‘Astrakan rouge’ et blanche, ‘Duchesse d’Oldenburg’, ‘Tetofsky’ et autres) ou Françaises (‘Api’, ‘Argile grise’, ‘Fenouillet gris’, ‘Fréquin rouge’, etc.). Un nombre important de ces variétés patrimoniales est de nouveau disponible en pépinières spécialisées grâce au travail d’explorateurs fruitiers chevronnés qui les ont retrouvées, collectionnées et les multiplient toujours, en ce premier quart du XXIe siècle.
En ce qui concerne les pommes à cidre, l’ouvrage de référence de Jean-Michel Boré et Jean Fleckinger s’est avéré sans surprise le plus utile, comme les variétés expérimentées dans la pépinière des Trappistes étaient essentiellement originaires de France. On peut y lire les fiches de description pomologique de 16 des variétés du lot. Voyez en guise d’exemple (dans les images ci-jointes) celle de la ‘Binet gris’, une douce amère obtenue de semis en 1868 par M. Legrand, pépiniériste à Yvetot en Normandie.
Trois autres des variétés à cidre testées à Oka (‘Belle de Pontoise’, ‘Gros Fréquin’, ‘Gros Vert’), sans avoir une fiche descriptive consacrée, se trouvent à l’Annexe 3, dans la liste de variétés prospectées dans les vergers de France entre 1949 et 1970.
Il y a 7 variétés qui me demeurent sans référence :
– ‘Aigrin rouge’ : C’est un nom générique. Un « aigrin » (un terme qu’on n’entend plus guère) c’est « un sujet de pommier ou de poirier provenant des pepins d’un fruit sauvage ou d’un fruit à cidre, en un mot d’un fruit aigre. […] Comme il a ordinairement une belle tige, on le réserve dans les pépinières pour le greffer […] On croit généralement, en agissant ainsi, obtenir des arbres d’une plus longue durée. […] Les égrains sont fort recherchés comme sujets, et souvent, dans les pépinières, ils se vendent autant ou plus que les arbres greffés. » – Larousse, 1866.
– ‘Alleuds’ : C’est le nom d’une commune française. Leur page web indique qu' »à l’époque féodale, le nom « des Alleuds » signifiait qu’un domaine était libre, c’est-à-dire exempt de droits seigneuriaux. Au Xe siècle, le comte d’Anjou donne la terre des Alleuds aux moines de l’Abbaye Saint-Aubin d’Angers qui l’ont conservée jusqu’à la révolution. » Des moines de l’ordre de Saint-Benoît, dont les cisterciens (Trappistes) suivent on ne peut plus fidèlement la règle… il y a des liens à creuser peut-être …
– ‘Belle d’Angers’ : Angers, c’est juste à côté d’Alleuds, au coeur du pays de la Loire.
– ‘Besnard’ : Dans l’Almanach du pommier & du cidre de Roger de La Borde (1898) il est question d’un système de pulvérisateur « Besnard » pour arbres fruitiers, réputé efficace et populaire à l’époque. En fait, Besnard est aussi le nom d’une pépinière, mais de fondation récente… des recherches plus poussées pourraient être réalisées.
– ‘Généreuse de Vitry’ : plus de recherches à mener … il y a des variétés qui portent le nom Vitry (commune Française), dont la Reinette grise de Vitry.
– ‘Madame Granger’ : bien que le site pomologie.com, dans sa liste de près de 10 000 variétés, compte une ‘Madame Bertrand’ et une ‘madame patureaux’, nulle trace de la Granger et des caractéristiques de ses pommes.
– ‘Rouge amère’ : Un nom on ne peut plus générique qui n’aide en rien à identifier sa provenance, son histoire. Son amertume la classait comme une potentielle pomme à cidre, mais avait-elle la chair rouge, ou seulement la peau ? Nous n’en savons rien.
En plus des « Belle » de quelque part, des mots clés qui reviennent souvent dans les noms de variétés à cidre Françaises : Amère, Douce, Doux, Fréquin, Reine ou Reinette, Peau de ci, Peau de ça, Saint-Chose et Saint-Chouette et j’en passe, sans oublier les couleurs en teintes de pommes telles que Blanc, Jaune, Rouge ou Rousse…
Et maintenant, certain.es comme moi se demandent, resterait-il des reliques d’anciens vergers, sur le site de l’ancien Institut agricole d’Oka (devenu école secondaire), où l’on pourrait retrouver des arbres ces fruits aux noms qui font rêver ? Hélas, il semble qu’il ne reste plus rien de cet âge d’or de la recherche pomologique sur la rive nord du St-Laurent … sinon peut-être quelques aigrins de bords de champs ? Des sauvageons poussés d’on ne sait quels pépins …
Comment faire revivre cet esprit d’aventure, de recherche de variétés de pommes adaptées à nos climats nordiques ?
Des pépiniéristes y participent. Les moines Trappistes pourraient aussi être de nouveau impliqués… la suite à lire ici prochainement.
Ce que la pomiculture québécoise doit à l’Institut Agricole d’Oka
Le 27 mars 2023, dans Le Devoir, l’historien chroniqueur Jean-François Nadeau signe un texte intitulé « Grandeur et richesse des plantes d’ici « . Il s’agit de la recension du livre « Curieuses histoires de plantes au Canada – Tome 5 – 1935-1975 », publié chez Septentrion.
Nadeau a vivement piqué ma curiosité en écrivant ceci :
« Nous voici à Oka, ce centre d’agriculture. Là sont évalués de nouveaux types de pommiers. Peut-on lire leur nom sans être touché par une forme d’enchantement diffus ? Les pommiers d’été : Astrakhan rouge, Duchesse d’Ogdensburg, Blanc pigeon, Téfofsky… Les pommiers d’automne : Alexandre, Autonowska, Cardinal, Fameuse d’Ani, Fameuse de Montréal, Hare Papka… Et les pommiers d’hiver : Arabska, Fenouillet Gris, Longfield, Pewakee, Rainette du Canada, Saint-Antoine, Saint-Laurent… Je n’en nomme que quelques-uns, tout en me demandant comment nous en sommes venus à ne nous voir présenter, dans nos supermarchés, qu’une poignée de variétés : la pomme Empire, la Gala, la McIntosh… »
Me suis empressé d’acquérir ma copie de l’ouvrage, passionnant dans son ensemble, mais pour y dévorer d’abord le chapitre à propos du 50e anniversaire de l’Institut agricole d’Oka, en 1943. Ce haut lieu historique de l’enseignement agricole, fondé en 1893, qui fut le premier établissement à offrir une formation agronomique de niveau universitaire au Québec.
On y découvre le professeur Gabriel Reynaud, qui fut un célèbre arboriculteur fruitier en son temps, responsable du vaste verger et de l’immense pépinière de la ferme école. On trouve à lire une liste, partielle, comprenant 55 variétés de pommes expérimentées à la Trappe d’Oka au tournant du XXe siècle (1893-1914), variétés importées de France, d’Angleterre, des USA, de Russie et d’ailleurs au Canada. Elles sont classées en 4 catégories : pommes d’été, pommes d’automne, pomme d’hiver et pommes à cidre.
Au printemps 1896, en provenance du service pomicole de la Trappe, 100 000 greffes avaient été distribuées à travers le pays ! En 1897, la pépinière compte plus de 150 000 pommiers, 1500 pruniers et 1500 cerisiers.
En quelques années seulement, le verger prend de l’expansion (30 acres en 1897, puis une soixantaine d’arpents en 1902). En 1904, le verger contient 150 variétés de pommes.
Bienheureux de ces révélations sur l’engagement historique des Trappistes dans le développement de la pomiculture au Québec, j’ai cherché à consulter la source (un autre livre) afin d’en apprendre un maximum : « L’Institut d’Oka cinquantenaire 1893-1943 : école agricole, institut agronomique, école de médecine vétérinaire » du père Louis-Marie, publié en 1944.
Plutôt que de passer par la consultation, sur place, de l’exemplaire unique de la BANQ à Montréal … j’ai fait appel à mes contacts.
J’ai pensé que les moines cisterciens d’Oka, désormais établis à l’Abbaye Val-Notre-Dame, devaient avoir le livre dans leur bibliothèque. Le camarade François Patenaude, employé des moines et responsable des forestibles … a transmis ma demande par courriel au Père André Barbeau.
Quelques jours plus tard, en plein congé Pascal, le Père Abbé, bien que fort occupé, a pris le temps de numériser les pages du 2e chapitre du bouquin de son prédécesseur, le Père Louis-Marie, chapitre intitulé « L’école d’Oka, à l’âge de bois ».
En plus de plusieurs autres détails sur les pratiques dans les vergers de la Trappe, on y trouve la liste complète des variétés de pommiers essayées (vers 1907), liste qui, comme l’écrit Louis-Marie, « appartient à notre histoire et à la science ». On y dénombre 109 cultivars au total ! Seuls les résultats négatifs (« sans valeur », « n’a pas réussi », « vaut peu », « nulle valeur ») sont indiqués.
Sur les pas moins de 27 variétés à cidre mises à l’essai, 8 ont réussi : Argile grise, Jannet pointu, Petit amer, Jannet de Gournay, Reine des Hâtives, Rouge amère, Rouge à Bruyère, Taureau.
Après le départ du professeur Reynaud (1912), c’est le frère Léopold qui pris le relais du volet d’arboriculture fruitière de l’Institut agricole d’Oka. En 1914, il publie « La culture fruitière dans la Province de Québec« , premier ouvrage pédagogique en la matière qui soit propre au pays.
Enfin, pour aller plus loin dans la connaissance de l’histoire de la pomologie au pays, et suivre plus en détail le travail du professeur Reynaud (pendant 15 ans à la tête de la vaste entreprise pomicole de la Trappe d’Oka), Louis-Marie réfère joliment à « la série des rapports annuels [des stations expérimentales provinciales] qui peuvent peut-être se trouver en remuant les poussières de nos archives nationales. »
Au temps présent, la petite communauté monastique voit renaître son intérêt pomologique … la suite à lire ici très bientôt !
J’ai la vision d’une telle exposition pomologique, réunissant des spécimens de pommes sauvages découvertes par des cueilleurs de forestibles et des cidriculteurs, explorateurs des friches de toutes les régions du Québec.
Je suis convaincu que cela verra le jour vu l’enthousiasme de camarades pomologistes de Lanaudière, en passant par le Centre-du-Québec, jusqu’en Gaspésie et d’ailleurs !
Il y a définitivement un mouvement à travers la Belle Province pour fouiller et étudier les pommages sauvages locaux.
En janvier, de mon divan j’ai voyagé autour de la Planète Cidre grâce au plus récent bouquin du québécois expert en jus de pommes bien fermentés, Claude Jolicoeur, sorti des presses en septembre dernier aux USA. Écrit de main de maître, c’est la somme fascinante de recherches approfondies depuis des années et de nombreux voyages autour du cidre fermier, ou artisanal (le vrai cidre quoi!), ainsi que du poiré.
Après un survol des méthodes de production, on y découvre les histoires des régions où la fabrique du cidre et du poiré sont de tradition ancienne (France, Angleterre, Espagne, Allemagne et Autriche).
Il offre ensuite un tour d’horizon des lieux où se vit un renouveau ou les débuts d’une cidriculture artisanale (Nouvelle-Zélande et Australie, USA et Canada, Irlande, Italie, Amérique Latine, etc.), où s’inventent de nouvelles manières de faire, souvent inspirées des traditions d’ailleurs.
Jolicoeur y décrit les pratiques en vergers et les variétés de pommes de différents terroirs cidricoles, les profils de différents styles de cidres et des rituels associés.
« Tout comme il y a de nombreux volumes dédiés aux grandes régions viticoles du monde, nous avons maintenant, avec Cider Planet, un manuel « d’appréciation du cidre » pour comprendre pleinement la riche culture du cidre et du poiré. »
En entamant cet hiver une correspondance avec l’auteur (je lui ai écrit tout un épître, comme il m’a dit), celui-ci m’a fait référence à son ami Mark Gleonec, un autre éminent spécialiste du cidre, artiste enraciné dans le terroir du pays Fouesnantais, qui a une longue et riche tradition cidricole. Incidemment, c’est le secteur de la Bretagne, au sud du Finistère, où j’ai passé deux mois à l’automne 2017; là où en stage sur une ferme paysanne j’ai eu la chance de participer à la cueillette et la presse de variétés de pommes à cidre locales, de leurs vergers. Où j’ai eu également le plaisir de boire quelques verres de leur typique cidre doux-amer, au pétillant naturel produit suivant la méthode traditionnelle.
Je me suis empressé de me procurer, et de lire avec grand intérêt, le bel ouvrage de Gleonec, magnifiquement illustré. De quoi rêver d’un nouveau voyage chez les amis Bretons, mais aussi, surtout, qu’à plus long terme se développent des pommages régionaux pour le cidre, dans les régions du Québec qui y sont propices. Que l’on sélectionne et multiplie nos propres variétés de pommes douces-amères, aigres-amères, amères, etc. Des pommes classées comme pommes à cidre, qui n’ont pas grand chose à voir avec les pommes à croquer (bien que certaines y soient plus propices que d’autres).
Ici, en « pays jeune », nous avons la chance de pouvoir encore inventer notre terroir cidricole, avec un climat, un ensemble de variétés adaptées (un pommage) à déterminer ainsi que des assemblages ou des techniques qui nous sont propres.
Trinquons aux pommiers de Bretagne, du Québec et d’ailleurs ! Yec’hed mat ! Santé !
« La pomologie (du latin pomus = fruit ou de Pomone, la divinité des fruits) est une branche de l’arboriculture fruitière qui traite de la connaissance (description, identification, classification…) des fruits.
Le pomologue est une personne versée dans la pomologie ou simplement l’auteur de descriptions pomologiques. »
La « Société Pomologique et de Culture Fruitière de la Province de Québec » fut fondée lors d’une assemblée tenue les 8 et 9 février 1894 à Abbotsford. On peut lire au deuxième article de sa constitution que :
« Son but sera le progrès et l’avancement de la culture des fruits, au moyen d’assemblées où l’on discutera les questions relatives à la culture fruitière; elle devra aussi recueillir, coordonner et répandre toutes les informations utiles, employer enfin tous les moyens que, de temps à autre, elle jugera nécessaire aux fins de la Société. »
« La première assemblée d’été de la Société Pomologique et Fruitière de la Province de Québec a lieu à Knowlton, dans le Pettes Memorial Hall, les 14 et 15 août 1894. On y parle de la plantation des vergers, de variétés de pommes d’été et d’automne, de la meilleure manière de tailler les arbres, des dix meilleures variétés de pommes, d’expériences avec les fongicides, ainsi que de prunes, de melons, de fraises et d’arbres d’ornement. On discute souvent en plein air, tout en visitant quelques plantations d’arbres fruitiers. »
Cette Société de Pomologie a été dissoute en 1969, dans sa soixante-quinzième année d’existence.
(Histoire de la pomologie au Québec, Jean-Baptiste Roy, agronome, Ministère de l’Agriculture du Québec, 1978)
Dans l’Hexagone, une société savante consacrée à l’étude des fruits comestibles et à leur sélection, La Société pomologique de France, eut similairement trois-quart de siècle d’activités (1872-1946).
L’Association nationale Les Croqueurs de pommes, en France, est un regroupement d’amateurs bénévoles qui œuvrent à la sauvegarde des variétés fruitières régionales en voie de disparition. Elle compte des dizaines de chapitres locaux à travers les différentes régions du pays.
En plus de ce regroupement, plusieurs sociétés pomologiques locales, lesquelles sont aussi des initiatives citoyennes et communautaires, créent et entretiennent des vergers conservatoires des variétés fruitières locales et régionales.
Enfin, comprenez, lecteurs et lectrices, que je rêve que nous fondions une Association Pomologique de Lanaudière ! Ce qui sera d’ailleurs le sujet d’une future publication.