Le sol dégagé du bois de coupe, du mois mort, un sol plus propice à la circulation, à la cueillette. Crédit photo : Emmanuel Beauregard
Rappel des démarches
Plus près de chez nous, il y a cette vaste pommeraie sauvage, depuis peu et doucement mise en valeur par une congrégation religieuse, soit l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance, mieux connue sous le nom de « Trappistes ». Des centaines de pommiers matures et bizarrement tordus, portant bon an mal an des fruits bigarrés et pleins de surprises, sur un flanc de colline du domaine de l’Abbaye Val Notre-Dame, au pied de la Montagne Coupée. Une pommeraie apparue sur ce qui fut longtemps le fonds de terre d’une succession de générations dans les familles Desrosiers-Gadoury, à Saint-Jean-de-Matha, et dont j’ai raconté l’histoire le printemps dernier.
En 2024, j’ai eu l’autorisation du nouveau Père abbé (coordonnateur de la communauté, si on veut) pour continuer d’accéder à la pommeraie et y mener des cueillettes de pommes d’automne, plus tardives, à la fin septembre et en octobre. Rêvant d’un éventuel véhicule tout terrain (un quatre-roues) pour transporter les caisses de pommes cueillies loin des chemins carrossables, j’en ai tiré quelques dizaines de kg, portés à bout de bras, une caisse à la fois, sur des centaines de mètres de terrain pentu, pour les rapporter jusqu’à la remorque tirée par ma voiture. Elles ont fait partie du lot de pommes pressées en novembre en vue de produire une bière aux pommes par la brasserie Maltstrom. La cuvée de cidre tirée des pommes de l’Abbaye ne sera pas pour cette année, mais le projet me tient à cœur et verra le jour en temps et lieu.
Voici tout de même quelques photos croquées lors de mes passages dans la pommeraie de l’abbaye cet automne.
Une grosse job de nettoyage opérée depuis un an maintenant, et s’ouvre la zone ou la canopée est formée par ces vieux pommiers étiolés, qui ont trouvé la lumière en hauteur, dans leur lutte dans l’enchevêtrement des congénères et des espèces rivales.
Vallons des terres de l’Abbaye
Au loin, percevoir des petites jaunesConstater les branches garniesObserver les fruits avant de savourer et cueillir, joyeuxCes deux troncs d’apparence connexes donnent-ils de même variété ?
Une pommeraie au milieu des vallons, au pied de la Montagne-Coupée, qui a pour causes : le verger de l’aïeul Albert Desrosiers, une bande d’enfants, de jeunes mayais, qui s’y servaient, et un ruisseau, ou le même attroupement de cousins, cousines et d’amies se rendaient, au bout des terres, en aval, vers la rivière, pour pêcher la petite truite. Des pommes-collations les poches pleines pour passer l’après-midi à taquiner les poissons au bout de lignes à pêche rudimentaires, et des trognons tirés à bout de bras. Il y a un demi siècle environ, une grosse talle de pommiers est née, de la descendance des pommes et des enfants d’Albert et Maria.
Tordus, tout croches, étonnants dans leurs formes allongées, détournées.Des arbres ont été marqués, numérotés, par des membres de l’équipe de l’Abbaye, afin d’identifier les arbres dont les fruits s’avèrent de variétés intéressantes pour la transformation.
Des rubans verts, avec quelques notes
Au détour des bords de prairies, juste avant les coulées et pentes abruptes marquant le début des zones en friches : des pommiers sauvages, ça et là, un peu partout.Des arbres ont été marqués, numérotés, par des membres de l’équipe de l’Abbaye, afin d’identifier les arbres dont les fruits s’avèrent de variétés intéressantes pour la transformation.Hautes branches, hautes pommesOn dirait presque un verger !Grandes étendues, territoire du ‘Malus ferus’ (nom latin de mon cru, pour décrire les pommiers de la féralité, du retour à la nature, au sauvage, quittant le domaine du cultivé)
L’histoire inédite d’un ancien verger et d’une pommeraie sauvage au pied de la Montagne Coupée
La zone entourée de rouge, à l’arrière, représente l’emplacement approximatif de l’ancien verger d’Albert Desrosiers, sur la pente qui mène au Magasin de l’Abbaye (en jaune).
La grande section entourée de rouge, dans le bas de la photo aérienne, indique l’emplacement de la vaste pommeraie sauvage.
Dans le précédent texte de cette série, je concluais en appelant à l’aide pour élucider l’histoire de la pommeraie sauvage sur les terres de l’Abbaye Val-Notre-Dame. Où était le verger d’origine, qui l’avait cultivé, à quelle époque, et quelles variétés ?
François Desrosiers, citoyen de Saint-Jean-de-Matha, et d’une vieille famille de la place, m’est venu en renfort. Grâce à ses connexions familiales (en particulier son oncle Marcel Desrosiers, passionné d’histoire et de généalogie), nous avons appris les grandes lignes de l’histoire de ces pommiers, leur origine enracinée dans leur famille.
Solidaire de la démarche, le Père Abbé, André Barbeau, m’a de son côté partagé les coordonnées de Martine Gadoury et Denis Vincent, propriétaires du centre de ski de fond de la Montagne Coupée entre 1987 et 2009. J’ai pu m’entretenir avec Mme Gadoury, ravie par mes démarches historiennes autour de ces pommiers et de ce lieu chargé d’événements, de patrimoine et cher à son coeur. Elle appelle de ses vœux de plus vastes recherches à propos de toute l’histoire de la Montagne Coupée.
Martine m’a mis en lien avec son cousin Pierre-Michel Gadoury, un historien amateur local, habitant la plus vieille maison de St-Jean-de-Matha. Passionné de patrimoine, il est l’un des fondateurs des « Compagnons de Louis Cyr », l’OBNL qui a mis sur pied et qui administre le musée de la Maison Louis Cyr, au centre du village. Nous avons regardé ensemble de vieilles cartes qu’il possède, représentant l’ancien cadastre du territoire de Saint-Jean-de-Matha. Il m’a indiqué un endroit sur le rang (sur le dernier faux plat de la descente avant d’arriver à l’Abbaye), un lot d’un arpent et demi de large, où a déjà existé une maison, sans doute toute une ferme, aujourd’hui disparue du paysage.
J’ai fouillé le Registre Foncier du Québec pour découvrir les chaînes de titres (listes des propriétaires qui se sont succédé) pour certains lots du chemin de la Montagne Coupée (qui était anciennement la section Ouest du rang St-Léon).
Ce fut une palpitante petite enquête, menée sur quelques mois.
Sans plus tarder, à la lumière des informations cumulées à ce jour, voici révélée la petite histoire des pommiers qui furent implantés au pied de la Montagne Coupée au siècle dernier jusqu’à ceux existant aujourd’hui. Toutes nouvelles informations, détails ou précisions sont toujours bienvenus !
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Quelque part entre son établissement en 1917 et son décès en 1937, le cultivateur Albert Desrosiers (arrière-arrière-grand-père de François, qui a mené les recherches initiales) et son épouse Maria (Marie Anne) St-Georges implantent un verger de pommiers sur leur ferme. Ferme située sur ce rang alors baptisé St-Léon Ouest, de la Paroisse de St-Jean-de-Matha, au pied du « Mont Coupé » (selon la vieille appellation). Cette famille paysanne canadienne-française est établie sur un lot de terre (le no 17) déjà partiellement défrichée et rendue cultivable par les premiers colons, ceux de la seconde moitié du XIXe siècle, des Charbonneau et Durand qui les ont précédés.
La maison ancestrale Desrosiers est toujours là, au 200 Chemin de la Montagne Coupée. Elle est devenue depuis quelques années la «Maison des Forestibles de l’Abbaye», lieu de conditionnement de plantes et champignons sauvages comestibles cueillis sur le domaine appartenant aux moines Trappistes depuis 2009.
Suivant le décès d’Albert Desrosiers en 1937, vers l’âge de 56 ans, c’est son gendre Donat Gadoury, marié à sa fille Léona en 1930, qui reprend les rênes de la ferme. La famille de Donat, autre célèbre homme fort Mathalois, y demeure jusqu’en 1944. La terre familiale est alors vendue à Ange Albert Gravel, qui l’exploite jusqu’en 1958. La terre passe ensuite entre les mains de Louis Paul Nadeau, qui en est le propriétaire entre 1959 et 1972. Cette année-là, le fonds de terre revient en possession d’une lignée de Gadoury, quand Réjean et son épouse Simone Laporte en font l’acquisition. Durant la décennie 1970, ils mettent en place et opèrent un centre de ski de fond, une auberge, une boîte à chanson, (à l’existence brève, le temps de deux saisons 1972-1973), des écuries, etc. La Montagne Coupée devient à cette époque un haut lieu du tourisme, mais aussi de rassemblement culturel, dans Lanaudière. Félix Leclerc y est passé, et c’est là notamment que La Bottine Souriante a offert son premier spectacle. Y paraît que les environs, à cette époque, sentaient parfois très fort la «bourrure de boggey» (une vieille expression locale pour parler du cannabis) !
Tout ce temps, les pommiers d’Albert et Maria ont grandi, partie intégrante du décor. Ces arbres ont, des décennies durant, chaque année, rempli les corbeilles de fruits, nourri des générations de Mathalois.e.s. Sur la légère pente qui part désormais d’un stationnement et qui monte jusqu’au Magasin de l’Abbaye, il étaient encore fièrement debout en décembre 1978, lorsqu’un photographe de La Presse, Paul-Henri Talbot, passe par là pour un reportage sur le centre de ski et en croque le souvenir pour la postérité. Les derniers vénérables survivants auraient été abattus durant les années 1980, possiblement par Armand Gadoury, frère de Réjean. Pierre-Michel Gadoury pense que son père Armand, plus manuel que Réjean, a pu manier la scie mécanique pour commettre ces destructions du patrimoine pomicole, rasant les derniers pommiers plantés par les aïeux. Il dit que c’était son style, malheureusement insensible à la préservation du patrimoine.
Pistes de ski de fond de la Montagne Coupée, à travers les pommiers.
La Presse, 27 décembre 1978. Photographe : Paul-Henri Talbot
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Or, la pommeraie actuelle du domaine de l’Abbaye Val-Notre-Dame, avec une population dense de centaines de pommiers, est à environ 700 mètres de là. Entre l’emplacement du verger historique d’Albert Desrosiers et la « forêt de pommiers sauvages », on doit aujourd’hui traverser une plantation de conifères ainsi qu’une section de forêt mixte et déboucher sur un majestueux vallon au pied de la Montagne Coupée.
À première vue, il était difficile d’imaginer qu’elle puisse provenir de l’ancien verger d’Albert.
La pommeraie sauvage se trouve vers le centre de la photo. Crédit photo : Emmanuel Beauregard, mars 2024
L’endroit où ont poussé des centaines de pommiers sauvages correspond plutôt aux anciens lots 9 et 10. Pierre-Michel s’est fait raconter qu’il y avait autrefois une famille établie, une demeure aujourd’hui disparue. L’hypothèse a germé que ce puisse être un ancien verger également disparu, planté par une famille ayant habité ces parcelles vers le milieu du XXe siècle, qui soit l’ancêtre de l’actuelle pommeraie sauvage. Pommeraie dont l’apparition progressive doit dater des années 1960-1970, l’âge estimé des plus vieux pommiers étant de 50-60 ans.
Toutefois, c’est la rencontre de Mme Linda Desrosiers (arrière-petite-fille d’Albert), laquelle habite depuis toujours dans le voisinage de l’Abbaye, qui fut déterminante afin de découvrir l’origine de la pommeraie.
En effet, en lui décrivant l’emplacement, parcouru par un ruisseau, Linda se souvient que dans son enfance (dans les années 1960 et début 70), avec toute la bande de joyeux « mayais » (jeunes), cousins et cousines pour la plupart, des Desrosiers et Gadoury, ils s’y rendaient pour pêcher de la «petite truite », qui remontait alors de la rivière l’Assomption, en aval, jusque dans ce petit affluent. Ils partaient des habitations cordées le long du rang, pour se rendre en gang jusqu’au bout des terres familiales, non sans passer à travers le verger d’Albert et Maria et s’y chaparder quelques bonnes pommes en guise de collation pour les heures à venir. Linda Desrosiers se souvient très bien de cela, des détails de leurs cannes à pêche rustiques, tout comme d’avoir lancé nombre de trognons de pommes à bout de bras dans ce secteur, après les avoir croquées. La marmaille était nombreuse et les excursions de pêche dans le ruisseau furent nombreuses, des années durant. À ses dires, à l’époque, il n’y avait pas un pommier là, voire presque pas un arbre, les foins étant fauchés jusqu’aux abords du ruisseau. Au fil des décennies, la superficie de la prairie a rétréci. Des zones au dénivelé plus important furent laissées en friches, tels les rives de ruisseaux, les coulées. Des pépins ont germé, de ces pommes transportées par les jeunes pêcheurs de naguère, aidés ensuite d’une panoplie d’animaux sauvages friands de ces fruits juteux et généralement sucrés.
Aperçu d’une section de la pommeraie sauvage de l’Abbaye, mars 2024.
Quel bonheur de découvrir de nos jours ces centaines d’arbres matures, laissés à eux-mêmes pendant des décennies, sans autre intervention humaine, portant des variétés uniques de pommes qui n’ont pas encore été baptisées. Les explorateurs fruitiers qui ont investi le site ne manquent pas d’idées pour mettre en valeur la «Pommeraie du ruisseau» ou le «Verger de la P’tite Truite» (je rigole, le nom officiel n’est pas encore arrêté). Sans blague, parmi les pommes championnes, il devrait selon nous y avoir, parmi d’autres, une «Gadoury», une «Albert Desrosiers» et une «Douce-amère de l’Abbaye».
Opération de taille des pommiers sauvages, mars 2024.
Souhaitons que l’histoire des pommes d’Albert continue à s’écrire, poétique, étonnante et savoureuse !
Grande reconnaissance à tous mes informateurs et informatrices !
Emmanuel Beauregard
technicien agricole, pomologiste chercheur cueilleur de pommes sauvages et de variétés anciennes historien amateur de la pomiculture dans Lanaudière
Rencontré en personne lors de la “Grande dégustation de pommes sauvages” lanaudoises que j’organisais à Saint-Jean-de-Matha l’automne dernier et où j’avais invité l’expert Claude Jolicoeur,
son vieil ami Mark Gleonec – autre jeune septuagénaire retraité, passionné de pommes à cidre et auteur, grand connaisseur, communicateur passionné du cidre de Cornouaille lui – m’avait signalé que si je retournais en Bretagne y visiter des cidreries, il pourrait être mon guide dans son pays.
Vous comprendrez que je lui ai rapidement fait part de mon projet d’hiver, auquel il assura vite sa collaboration, à travers ses nombreux autres engagements et projets personnels.
À 71 ans, l’ancien président du CIDREFF (Comité cidricole de développement et de recherche fouesnantais et finistérien) – poste qu’il a occupé pendant huit ans, et dont la relève est bien assurée – offre toujours le “service après-vente”, comme il dit. Il demeure un proche conseiller du syndicat en plus de continuer à représenter le CIDREFF et l’AOP Cornouaille (seul cidre d’origine protégée en Bretagne) à l’international. Né au début des années 1950 à Fouesnant, Gleonec s’amure à dire qu’il a grandi entre deux barriques. En 1993, il publiait le “Guide du Cidre de Cornouaille – Histoire, Fabrication, Pommes, Dégustation”. Collecteur d’histoires sur le pommage de son pays et conteur, il anime diverses activités autour des traditions cidricoles et des variétés de pommes du Werje Bras (Grand Verger) Fouesnantais. En 2012, après des années d’enquête et de collecte, il publie à compte d’auteur un recueil d’histoires récoltées en Cornouaille et intitulé « Contes et histoires du pays du cidre ». De la même manière, son ouvrage réalisé de longue haleine et documentant les variétés de pommes à cidre de Cornouaille est publié en 2019, aux éditions Solus Locus, en Bretagne.
Sa notoriété est universelle dans le petit monde du cidre de cette région; en témoigne sa participation récente (pendant mon séjour) à l’enregistrement d’une court reportage télé destiné à une émission de France 3 Breizh, pour laquelle Mark a été chargé de trouver le cidrier participant, tout comme de parler en Breton pour en narrer des segments.
Le CIDREFF est un syndicat réunissant les 14 cidreries de la Route du cidre en Cornouaille. En plus de ces professionnels, dont la production de cidre (ainsi que la culture des pommes à cidre) est le métier, ce syndicat compte aussi parmi ses membres des amateurs, qui produisent du cidre à petite échelle, à des fins domestiques. Il y a, dans certains concours de cidres (en France comme aux USA), une catégorie « Amateurs » à laquelle ceux ou celles-ci peuvent participer. Certains amateurs pratiquent l’art du cidre depuis des années, sont appliqués dans leurs méthodes et produisent des résultats de grande qualité. Le concours de cidre de Fouesnant en sera à sa 111e édition en 2024 !
Véritable moulin à paroles, Mark a été d’une grande générosité, m’accordant quatre après-midi de son agenda débordé, question de me faire visiter ses meilleures adresses. Il m’a accompagné (que dis-je ! Il a été mon chauffeur-conteur particulier, venant me prendre et reconduire chaque fois à la porte de mes hôtes, les Guillou de St-Evarzec, à la limite de Saint-Yvi) pour la visite de cinq cidreries, dans lesquelles il a partout ses entrées. Faut dire qu’il habite à la Forêt Fouesnant, à seulement 5 ou 6 kilomètres d’Enez Raden.
En “invité de marque”, Mark m’a fait visiter les parcelles du verger conservatoire de Penfoulic, qui ne sont pas ouvertes au grand public, sinon que pendant la “Fête de la pomme”, une fois par année, à la fin d’octobre. Nous avons parcouru la parcelle d’une soixantaine de pommiers “à couteau” (de pommes à croquer, ou cuisiner) et celui comprenant une cinquantaine de variétés de pommes à cidre typiquement locales. Bon, la saison ne m’a pas permis de voir et goûter les pommes, mais le conteur a su me transmettre différentes histoires à propos de variétés du terroir finistérien. Arbres greffés à raison d’environ deux exemplaires par variété, dont l’entretien est assuré par des employés de la commune (ville) de Fouesnant. Il m’a montré les locaux dédiés à la jeune association pomologique de Penfoulic, prêtés par le Conservatoire du Littoral, organisme propriétaire du terrain où sont plantés les vergers conservatoires et où paissent également en toute tranquillité quelques poneys.
Il m’a expliqué la mise en place de l’Appellation d’Origine Contrôlée pour certains cidres de Cornouaille, concrétisée en 1996. Il s’agit de la seule AOP dans le cidre en Bretagne, tandis que la Normandie, région voisine, en compte deux (AOP Cidre Pays d’Auge et AOP Cotentin), en plus d’une autre pour le poiré Domfrontais. Reste qu’il n’y a rien d’aussi typique, unique, que les imparables cidres doux-amers de Cornouaille, issus d’un pommage et d’un terroir particuliers.
Mark m’a également conduit par des chemins de travers, en de petites excursions, question de me donner à voir, raconter et faire ressentir certains lieux enchanteurs, ballades parsemées d’anecdotes sur sa jeunesse dorée, l’Histoire bretonne ou ses contacts sur la Planète Cidre. Que demander de mieux ?
À l’est de Fouesnant, suivant le plus creux des chemins creux que j’aie connu, en roulant jusqu’au bout du chemin de la digue à Penfoulic, face à l’Anse du même nom, avec vue sur le Cap Coz, devant le Golfe de Gascogne. C’est là, juste avant la digue, poussant dans une zone enherbée et caillouteuse, que je l’ai reconnu, compagnon de mes voyageries : un petit pommier sauvage, tordu, à plusieurs troncs concurrents entortillés, avec ses éperons retors et nombreux. Gleonec a d’abord cru voir une aubépine, mais perspicace, je l’ai assuré qu’il s’agissait bien d’un Malus, pommier issu d’un semis de hasard. Mark a plus tard laissé entendre qu’il s’assurerait que l’arbre soit protégé, et qu’un jour peut-être ses fruits porteront mon nom (Beauregard), traduit en Breton par quelque chose comme “Selladenn kaer” (beau regard, ou belle vue/vision). Ça me serait bien entendu un grand honneur !
Entre deux visites de cidreries, on fait un p’tit détour par le Cale de Rosselien, à Plomelin, tout près du Château de Kerambleiz. Nous avons emprunté une descente vers la rivière l’Odet, où l’on a croisé, aux abords d’un ruisseau, un antique moulin à aube, de nouveau fonctionnel, car entièrement restauré en 2020 – bénéficiant de financements visant à assurer la souveraineté alimentaire du territoire.
Je me sentais drôlement privilégié d’être guidé et de me faire ouvrir de nombreuses portes par celui qui connaît tout le monde dans ce petit milieu du cidre en Cornouaille. En une fin d’après-midi, nous n’avons pas manqué de faire un arrêt chez lui, le temps d’un breuvage chaud et d’une viennoiserie en compagnie de son épouse, Elisabeth Le Bihan.
Par une autre fin de journée, nous sommes aussi passés, sur Concarneau, à la boutique-atelier de « Ô La butine”, l’entreprise hydromelière de son pote Sylvain Le Cras. Nous y avons eu droit à une fabuleuse dégustation de plus de 8 hydromels, sans avoir pour autant fait le tour de tous ses produits. Avec ce petit homme sympathique et convivial, l’un des champions reconnus de son art, de ceux qui excellent dans les concours internationaux, il est impossible de mettre les pieds dans son antre sans s’y accrocher les pieds pendant des heures tant il sait charmer par les descriptions de ses boissons à base de miel : simples, claires et délicates, généreuses et surprenantes.
Oh Cornouaille, tu savais boire bien avant de rencontrer Bacchus
Pays entre terre et mer, de chênes et de châtaignes, de lierres et de talus,
soufflé de vents à écorner les bœufs
Finistère, tes estrans se comptent en rias de salinité
et de remontées vers les alambics secrets et reculés,
sur des barques de nuit, à rouler des barriques
clandestines
Protégé par Morgane
terroir de bord de mer
aux pommes à cidre
douces-amères, voire
franchement amères,
à l’équilibre aromatique
inégalé, à savourer
Je repars la tête pleine d’images
de paysages de légères collines
encadrées de talus arborescents
de pommiers autrefois omniprésents
distillateurs ambulants, contrebandiers
familles paysannes qui à travers les âges
ont perpétué un héritage de savoirs-faire,
de lents et patients travaux et soins
agrémentant leur vie de cidres qui ont du corps
orangés, aussi tanniques que les labeurs de la terre
et d’une douce amertume, telle que l’est l’existence
elle-même, en ce pays de rivages et de vergers
PS – La suite très bientôt avec le détail des cidreries visitées !
De retour de voyage, un humble amoureux de cidres du terroir
vous raconte, en une série de chroniques thématiques, son séjour
de trois semaines à la rencontre de cidreries de Cornouaille
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Pour initier une série de chroniques offrant le récit de mon voyage Breton de cet hiver 2024, je m’amuse à faire un clin d’oeil au film “C’était un Québécois en Bretagne, Madame !” du réalisateur et poète Pierre Perrault, réalisé en 1977. On y suit feu Hauris Lalancette, paysan résistant et révolté du nord de l’Abitibi qui débarque en Bretagne avec son épouse et y trouve des analogies entre son Québec rural et les campagnes de ce coin de pays du bout du monde. Il y est notamment guidé par feu Glenmor, celui dont le nom d’artiste, poète-chansonnier folk, populiste et libertaire breton, signifie « terre » (glen) et « mer » (mor), et qui raconte à Lalancette les talus abattus dans le processus de remembrement agricole des années d’après-guerre.
Pour ma part, sans être filmé, j’ai exploré les cidres de Bretagne en suivant les meilleures pistes, guidé et accueilli à bras ouverts, tel un Ministre Paysan, en toute simplicité, convivialité et complicité, dans un art de vivre fait de conversations profondes et de partages chaleureux, d’aliments sains, locaux et saisonniers, d’un terroir bien particulier entre terre et mer, chanté jadis en toute indépendance par le barde Glenmor.
Je suis parti 3 semaines durant à la rencontre du riche terroir cidricole de cette partie de Bretagne (Breizh) nommée Cornouaille, au sud de la région du Finistère (signifiant tout bonnement “la fin des terres”), le bout de cette pointe occidentale de l’Hexagone. Breizh, territoire et peuple occupés par l’État-Nation Français depuis cinq siècles, là où le breuvage ancestral, mythique, fut chanté par le poète Frédéric Le Guyader, comme “le meilleur cidre du monde” (“La chanson du cidre”, 1900).
Profitant de la tranquillité de la saison morte pour voyager (tant pour mes activités agricoles que pour le tourisme en Bretagne), la plupart des jours, j’ai troqué mon chaud manteau de duvet conçu au Québec pour un coupe-vent imperméable, plus adéquat pour affronter le crachin (fine pluie) quotidien et la douceur tempérée des côtes finistériennes (entre 5 et 11 degrés en moyenne, avec au plus froid quelques nuits de gel à -2 ou -5, à la mi-janvier).
Êtes-vous prêt.e.s à me suivre dans mes pérégrinations cidrières ? La suite à lire ici, de jour en jour.
L’exploration et la libération d’une pommeraie sauvage
Le 17 août dernier, François Patenaude (responsable des forestibles de l’Abbaye), Mylène Samson (horticultrice stagiaire), Jonathan Bordeleau et moi-même nous sommes retrouvés pour une première exploration du pommage sauvage autour de l’Abbaye Val-Notre-Dame. Nous avons goûté des dizaines de variétés de pommes uniques, noté quelques-unes de leurs caractéristiques et géolocalisé l’emplacement des arbres aux fruits les plus intéressants. Quelques jours plus tard, Jonathan et moi avons poursuivi le même exercice de découverte, d’observation et de dégustation des pommes.
Les moines ont résolument choisi de soutenir notre projet, cette démarche de libération de la pommeraie sauvage dont ils sont les gardiens. Des centaines de pommiers d’au moins quarante ans, en moyenne, qui étaient sur le point de disparaitre, étouffés par la compétition des érables, frênes, aubépines, ou épinettes …
À partir de la fin août, à raison d’une ou deux journées par semaine, Jonathan et moi nous sommes rejoints à la « Maison des Forestibles », quelques centaines de mètres avant d’arriver au magasin de l’Abbaye, sur le chemin de la Montagne Coupée. Jon, travailleur forestier expérimenté, de longue date, a assuré la job de débroussaillage. Pour ma part, j’ai tâché de rassembler les branches et troncs des arbres arbustes en tas, en dégageant des espaces. Cette précieuse matière organique accumulée est destinée à être broyée et redonnée au sol, sous une forme plus facilement digestible. Frère Bruno-Marie, avec le broyeur appartenant à sa communauté, a d’ailleurs commencé à accomplir cette tâche,
Chanceux, Jonathan et moi fûmes rémunérés pour ces heures de travail qui, tout l’automne durant, nous auront permis de dégager une aire d’entre un et deux hectares, où les pommiers sont désormais privilégiés. Les photos ci-bas témoignent de l’état des lieux à la mi-octobre. Nous l’avons fait « apparaître », rendue visible, accessible aux promeneurs, aux explorateurs fruitiers. La voici libérée de la féroce compétition des espèces indigènes, jeune forêt environnante que nous avons éclaircie.
Le printemps prochain, nous y retrouverons les pommiers marqués de rubans colorés, soit ceux dont les fruits présentent des caractéristiques que l’on a jugé plus intéressantes. Ces arbres dont les pommes ont reçu les commentaires les plus positifs lors de nos dégustations et prises de notes automnales sont ceux qui seront taillés en priorité, en mars 2024. Les observations se poursuivront évidemment la saison prochaine.
Nous sommes persuadés que cette pommeraie nouvellement mise en valeur sera si belle, toute en fleurs, en mai, que des gens voudront y prendre des photos de mariage ! Dans les sentiers qui viennent d’être créés, passant sous les arches formées par les branches tordues de ces sauvages pommiers.
Des recherches sur l’histoire des lieux sont également en cours, afin de mieux connaitre l’origine de ces arbres fruitiers, les noms de ceux qui naguère en ont cultivé.
Toute piste est la bienvenue, n’hésitez pas à me contacter !
Enfin, je vous invite aussi, si vous ne l’avez déjà fait, à prendre connaissance des précédents textes de cette série autour du pommage associé aux moines trappistes, d’Oka jusqu’à l’Abbaye Val-Notre-Dame de St-Jean-de-Matha :
Des vergers d’Oka aux friches et pommeraies de St-Jean-de-Matha
À propos de cidre, dont la commercialisation était interdite il y a 80 ans de cela au Québec, le Père Louis-Marie, dans son histoire de l’Institut agricole d’Oka (1) écrivait ceci :
« Un membre du parlement ayant manifesté le désir qu’un père Trappiste aille à Sherbrooke faire une causerie sur la fabrication du cidre, on avait décidé qu’un élève sénior, Alphonse Lachance, irait plutôt et traiterait du choix des pommes à cidre et du mérite relatif des espèces cultivées; il exposerait les secrets de la fabrication d’un cidre et de sa conservation. « Il essaiera, dit le bouillant monsieur Boron, de convaincre ses auditeurs que la fabrication du cidre, facile pour tout le monde, devrait se généraliser en Canada (on refait ce rêve encore de nos jours!), parce qu’elle procurerait à la masse de la population une boisson saine, tonique, peu coûteuse, et qu’elle assurerait en même temps au cultivateur, un écoulement sûr et rémunérateur des produits du verger. »
Le glorieux passé pomicole des Trappistes remonte peut-être au siècle dernier, mais le fruit défendu du Jardin d’Eden semble vouloir suivre de près les communautés religieuses, où qu’elles soient… les vestiges du verger des Soeurs de Sainte-Anne à Saint-Ambroise-de-Kildare en sont un autre exemple …
En construisant l’Abbaye Val-Notre-Dame où elle s’est établie en 2009, la communauté de moines cisterciens est devenue (en faisant fi des frontières municipales) voisine de la ferme de ma famille. Leur monastère se trouve à quelques centaines de mètres au bout du fonds de terre des Vallons d’en Haut, de l’autre côté de la rivière l’Assomption, en cette verte vallée défrichée dans le dernier quart du XIXe siècle. Un magnifique coin de ruralité où, comme ailleurs au Québec depuis 50 ans, d’anciens champs et pâturages à l’abandon ont connu la succession des espèces de la végétation spontanée qui, d’herbacées en arbustes et en arbres enchevêtrées, redeviennent forêt.
Depuis près de 10 ans, les Trappistes établis à Saint-Jean-de-Matha sont devenus d’irréductibles promoteurs des forestibles (tant de produits sauvages comestibles à mettre en valeur !). L’année dernière, dans le cadre de mon emploi au CDBL Conseil de développement bioalimentaire de Lanaudière, j’ai justement eu la chance de me faire connaitre et de nouer des liens cordiaux avec une partie de l’équipe du Magasin de l’Abbaye et de la La Forêt de l’Abbaye.
Entre les branches, j’avais appris que le vaste domaine (187 ha) appartenant à la communauté religieuse était l’hôte de nombreux pommiers sauvages …
Une fois mon emploi du temps allégé, dès le mois de mars, j’ai offert à François Patenaude (employé par les moines pour le développement des forestibles, et mon ancien comparse du Comité PFNL Lanaudière) mes services pour entreprendre la taille de ces pommiers sauvages que je brûlais de découvrir … Il a fait part de ce projet à Jonathan, le sympathique horticulteur et pépiniériste (Pépinière Bordeleau) qui y travaille depuis plusieurs années. « Jon » était convaincu d’avance; il les invitait même déjà depuis un bon bout de temps à valoriser ces arbres fruitiers rustiques aux généreuses fructifications.
Nous avons rapidement reçu la bénédiction enthousiaste du Père Abbé, André Barbeau, pour entreprendre l’exploration des pommiers sauvages de leur territoire, ainsi que de la taille d’éclaircie dans ces arbres.
Jonathan et moi nous sommes retrouvés le 30 mars dernier, avec nos raquettes, sécateurs et scies d’élagage, pour un premier tour d’horizon. En plus de tous les Malus éparpillés, longeant les coulées d’un ruisseau, nous sommes rapidement tombés sur une épatante pommeraie qui doit couvrir plus d’un demi hectare, où des dizaines ou centaines de pommiers forment la canopée. Ils y sont les arbres dominant la zone, en nombre et en hauteur. Ce n’est pas un verger rectiligne planté de mains humaines, mais un fouillis naturel sans ordre apparent à nos yeux de civilisés (pas assez « sylvilisés » quoi) !
Nous y avons constaté le potentiel et proposé l’aménagement de sentiers. Non seulement la taille de nettoyage des pommiers (enlever le bois mort), mais aussi un peu de conduite des arbres pour en favoriser la fructification. À ce moment, nous avons reçu l’autorisation de venir en explorer les fruits l’automne venu, pour en caractériser et sélectionner des variétés, voire en cueillir une partie.
C’est donc une nouvelle et très réjouissante collaboration qui s’est amorcée ce printemps ! Le gars du coin amoureux des pommiers en liberté qui en habitent comme lui les vallons, est vraiment ravi de faire renouer les Trappistes, par la voie des friches et des pépins, avec leur passé pomicole et pomologique (oui oui, ces mots ne prennent qu’un seul « m ») !
Si Dieu le veut (et je ne vois pas pourquoi il voudrait pas!) nous ferons là de belles trouvailles et cueillettes cet automne, et les suivants! Possiblement même de bonnes variétés douces et amères pour en faire de bonnes cuvées de cidres fermiers …
La suite dans les prochains jours, car il s’en est passé des choses depuis 6 mois!
(1) Père Louis-Marie Lalonde , « L’Institut d’Oka : cinquantenaire, 1893-1943, École agricole, Institut agronomique, École de médecine vétérinaire », 1944, chapitre 2 « L’École d’Oka, à l’âge de bois », p.37
Le Ministère offre à son lectorat la liste des 109 variétés de pommes expérimentées à l’Institut agricole d’Oka vers 1907, dans les images ci-jointes, pages tirées du livre du Père Louis-Marie publié à l’occasion du 50e anniversaire de l’école en 1943.
En consultant divers ouvrages et pages web de référence :
– « Les pommes de chez nous » de Shahrokh Khanizadeh et Johanne Cousineau, Agriculture et Agroalimentaire Canada, 1998
– « Apples and the art of detection » de John Bunker, 2019
– « Apples of North America » de Tom Burford, 2013
– « Apples of uncommon character » de Rowan Jacobsen, 2014
– « The Complete Encyclopedia of Apples » de Andrew Mikolajksi, 2012
– « Pommiers à cidre – variétés de France » de J.M. Boré et J. Fleckinger, INRA, 1997
j’ai pu trouver de l’information sur à peu près les 2/3 des variétés de la liste d’Oka.
Je n’ai toutefois su trouver de référence pour 31 d’entre elles. ‘Bellefontaine’, ‘Gipsy Girl’, ‘Good Peasant’, ‘Long Arcade’, ‘Blink Bonny’, ‘Saint-Antoine’, ‘Aigrin rouge’, ‘Besnard’ et ‘Madame Granger’ en sont quelques exemples.
Plusieurs de celles-ci sont des variétés ancestrales américaines (Northern Spy’, ‘Newton Pippin’, ‘Grime’s Golden’, etc.), Russes (‘Antonovka’, ‘Astrakan rouge’ et blanche, ‘Duchesse d’Oldenburg’, ‘Tetofsky’ et autres) ou Françaises (‘Api’, ‘Argile grise’, ‘Fenouillet gris’, ‘Fréquin rouge’, etc.). Un nombre important de ces variétés patrimoniales est de nouveau disponible en pépinières spécialisées grâce au travail d’explorateurs fruitiers chevronnés qui les ont retrouvées, collectionnées et les multiplient toujours, en ce premier quart du XXIe siècle.
En ce qui concerne les pommes à cidre, l’ouvrage de référence de Jean-Michel Boré et Jean Fleckinger s’est avéré sans surprise le plus utile, comme les variétés expérimentées dans la pépinière des Trappistes étaient essentiellement originaires de France. On peut y lire les fiches de description pomologique de 16 des variétés du lot. Voyez en guise d’exemple (dans les images ci-jointes) celle de la ‘Binet gris’, une douce amère obtenue de semis en 1868 par M. Legrand, pépiniériste à Yvetot en Normandie.
Trois autres des variétés à cidre testées à Oka (‘Belle de Pontoise’, ‘Gros Fréquin’, ‘Gros Vert’), sans avoir une fiche descriptive consacrée, se trouvent à l’Annexe 3, dans la liste de variétés prospectées dans les vergers de France entre 1949 et 1970.
Il y a 7 variétés qui me demeurent sans référence :
– ‘Aigrin rouge’ : C’est un nom générique. Un « aigrin » (un terme qu’on n’entend plus guère) c’est « un sujet de pommier ou de poirier provenant des pepins d’un fruit sauvage ou d’un fruit à cidre, en un mot d’un fruit aigre. […] Comme il a ordinairement une belle tige, on le réserve dans les pépinières pour le greffer […] On croit généralement, en agissant ainsi, obtenir des arbres d’une plus longue durée. […] Les égrains sont fort recherchés comme sujets, et souvent, dans les pépinières, ils se vendent autant ou plus que les arbres greffés. » – Larousse, 1866.
– ‘Alleuds’ : C’est le nom d’une commune française. Leur page web indique qu' »à l’époque féodale, le nom « des Alleuds » signifiait qu’un domaine était libre, c’est-à-dire exempt de droits seigneuriaux. Au Xe siècle, le comte d’Anjou donne la terre des Alleuds aux moines de l’Abbaye Saint-Aubin d’Angers qui l’ont conservée jusqu’à la révolution. » Des moines de l’ordre de Saint-Benoît, dont les cisterciens (Trappistes) suivent on ne peut plus fidèlement la règle… il y a des liens à creuser peut-être …
– ‘Belle d’Angers’ : Angers, c’est juste à côté d’Alleuds, au coeur du pays de la Loire.
– ‘Besnard’ : Dans l’Almanach du pommier & du cidre de Roger de La Borde (1898) il est question d’un système de pulvérisateur « Besnard » pour arbres fruitiers, réputé efficace et populaire à l’époque. En fait, Besnard est aussi le nom d’une pépinière, mais de fondation récente… des recherches plus poussées pourraient être réalisées.
– ‘Généreuse de Vitry’ : plus de recherches à mener … il y a des variétés qui portent le nom Vitry (commune Française), dont la Reinette grise de Vitry.
– ‘Madame Granger’ : bien que le site pomologie.com, dans sa liste de près de 10 000 variétés, compte une ‘Madame Bertrand’ et une ‘madame patureaux’, nulle trace de la Granger et des caractéristiques de ses pommes.
– ‘Rouge amère’ : Un nom on ne peut plus générique qui n’aide en rien à identifier sa provenance, son histoire. Son amertume la classait comme une potentielle pomme à cidre, mais avait-elle la chair rouge, ou seulement la peau ? Nous n’en savons rien.
En plus des « Belle » de quelque part, des mots clés qui reviennent souvent dans les noms de variétés à cidre Françaises : Amère, Douce, Doux, Fréquin, Reine ou Reinette, Peau de ci, Peau de ça, Saint-Chose et Saint-Chouette et j’en passe, sans oublier les couleurs en teintes de pommes telles que Blanc, Jaune, Rouge ou Rousse…
Et maintenant, certain.es comme moi se demandent, resterait-il des reliques d’anciens vergers, sur le site de l’ancien Institut agricole d’Oka (devenu école secondaire), où l’on pourrait retrouver des arbres ces fruits aux noms qui font rêver ? Hélas, il semble qu’il ne reste plus rien de cet âge d’or de la recherche pomologique sur la rive nord du St-Laurent … sinon peut-être quelques aigrins de bords de champs ? Des sauvageons poussés d’on ne sait quels pépins …
Comment faire revivre cet esprit d’aventure, de recherche de variétés de pommes adaptées à nos climats nordiques ?
Des pépiniéristes y participent. Les moines Trappistes pourraient aussi être de nouveau impliqués… la suite à lire ici prochainement.
Ce que la pomiculture québécoise doit à l’Institut Agricole d’Oka
Le 27 mars 2023, dans Le Devoir, l’historien chroniqueur Jean-François Nadeau signe un texte intitulé « Grandeur et richesse des plantes d’ici « . Il s’agit de la recension du livre « Curieuses histoires de plantes au Canada – Tome 5 – 1935-1975 », publié chez Septentrion.
Nadeau a vivement piqué ma curiosité en écrivant ceci :
« Nous voici à Oka, ce centre d’agriculture. Là sont évalués de nouveaux types de pommiers. Peut-on lire leur nom sans être touché par une forme d’enchantement diffus ? Les pommiers d’été : Astrakhan rouge, Duchesse d’Ogdensburg, Blanc pigeon, Téfofsky… Les pommiers d’automne : Alexandre, Autonowska, Cardinal, Fameuse d’Ani, Fameuse de Montréal, Hare Papka… Et les pommiers d’hiver : Arabska, Fenouillet Gris, Longfield, Pewakee, Rainette du Canada, Saint-Antoine, Saint-Laurent… Je n’en nomme que quelques-uns, tout en me demandant comment nous en sommes venus à ne nous voir présenter, dans nos supermarchés, qu’une poignée de variétés : la pomme Empire, la Gala, la McIntosh… »
Me suis empressé d’acquérir ma copie de l’ouvrage, passionnant dans son ensemble, mais pour y dévorer d’abord le chapitre à propos du 50e anniversaire de l’Institut agricole d’Oka, en 1943. Ce haut lieu historique de l’enseignement agricole, fondé en 1893, qui fut le premier établissement à offrir une formation agronomique de niveau universitaire au Québec.
On y découvre le professeur Gabriel Reynaud, qui fut un célèbre arboriculteur fruitier en son temps, responsable du vaste verger et de l’immense pépinière de la ferme école. On trouve à lire une liste, partielle, comprenant 55 variétés de pommes expérimentées à la Trappe d’Oka au tournant du XXe siècle (1893-1914), variétés importées de France, d’Angleterre, des USA, de Russie et d’ailleurs au Canada. Elles sont classées en 4 catégories : pommes d’été, pommes d’automne, pomme d’hiver et pommes à cidre.
Au printemps 1896, en provenance du service pomicole de la Trappe, 100 000 greffes avaient été distribuées à travers le pays ! En 1897, la pépinière compte plus de 150 000 pommiers, 1500 pruniers et 1500 cerisiers.
En quelques années seulement, le verger prend de l’expansion (30 acres en 1897, puis une soixantaine d’arpents en 1902). En 1904, le verger contient 150 variétés de pommes.
Bienheureux de ces révélations sur l’engagement historique des Trappistes dans le développement de la pomiculture au Québec, j’ai cherché à consulter la source (un autre livre) afin d’en apprendre un maximum : « L’Institut d’Oka cinquantenaire 1893-1943 : école agricole, institut agronomique, école de médecine vétérinaire » du père Louis-Marie, publié en 1944.
Plutôt que de passer par la consultation, sur place, de l’exemplaire unique de la BANQ à Montréal … j’ai fait appel à mes contacts.
J’ai pensé que les moines cisterciens d’Oka, désormais établis à l’Abbaye Val-Notre-Dame, devaient avoir le livre dans leur bibliothèque. Le camarade François Patenaude, employé des moines et responsable des forestibles … a transmis ma demande par courriel au Père André Barbeau.
Quelques jours plus tard, en plein congé Pascal, le Père Abbé, bien que fort occupé, a pris le temps de numériser les pages du 2e chapitre du bouquin de son prédécesseur, le Père Louis-Marie, chapitre intitulé « L’école d’Oka, à l’âge de bois ».
En plus de plusieurs autres détails sur les pratiques dans les vergers de la Trappe, on y trouve la liste complète des variétés de pommiers essayées (vers 1907), liste qui, comme l’écrit Louis-Marie, « appartient à notre histoire et à la science ». On y dénombre 109 cultivars au total ! Seuls les résultats négatifs (« sans valeur », « n’a pas réussi », « vaut peu », « nulle valeur ») sont indiqués.
Sur les pas moins de 27 variétés à cidre mises à l’essai, 8 ont réussi : Argile grise, Jannet pointu, Petit amer, Jannet de Gournay, Reine des Hâtives, Rouge amère, Rouge à Bruyère, Taureau.
Après le départ du professeur Reynaud (1912), c’est le frère Léopold qui pris le relais du volet d’arboriculture fruitière de l’Institut agricole d’Oka. En 1914, il publie « La culture fruitière dans la Province de Québec« , premier ouvrage pédagogique en la matière qui soit propre au pays.
Enfin, pour aller plus loin dans la connaissance de l’histoire de la pomologie au pays, et suivre plus en détail le travail du professeur Reynaud (pendant 15 ans à la tête de la vaste entreprise pomicole de la Trappe d’Oka), Louis-Marie réfère joliment à « la série des rapports annuels [des stations expérimentales provinciales] qui peuvent peut-être se trouver en remuant les poussières de nos archives nationales. »
Au temps présent, la petite communauté monastique voit renaître son intérêt pomologique … la suite à lire ici très bientôt !
En janvier, de mon divan j’ai voyagé autour de la Planète Cidre grâce au plus récent bouquin du québécois expert en jus de pommes bien fermentés, Claude Jolicoeur, sorti des presses en septembre dernier aux USA. Écrit de main de maître, c’est la somme fascinante de recherches approfondies depuis des années et de nombreux voyages autour du cidre fermier, ou artisanal (le vrai cidre quoi!), ainsi que du poiré.
Après un survol des méthodes de production, on y découvre les histoires des régions où la fabrique du cidre et du poiré sont de tradition ancienne (France, Angleterre, Espagne, Allemagne et Autriche).
Il offre ensuite un tour d’horizon des lieux où se vit un renouveau ou les débuts d’une cidriculture artisanale (Nouvelle-Zélande et Australie, USA et Canada, Irlande, Italie, Amérique Latine, etc.), où s’inventent de nouvelles manières de faire, souvent inspirées des traditions d’ailleurs.
Jolicoeur y décrit les pratiques en vergers et les variétés de pommes de différents terroirs cidricoles, les profils de différents styles de cidres et des rituels associés.
« Tout comme il y a de nombreux volumes dédiés aux grandes régions viticoles du monde, nous avons maintenant, avec Cider Planet, un manuel « d’appréciation du cidre » pour comprendre pleinement la riche culture du cidre et du poiré. »
En entamant cet hiver une correspondance avec l’auteur (je lui ai écrit tout un épître, comme il m’a dit), celui-ci m’a fait référence à son ami Mark Gleonec, un autre éminent spécialiste du cidre, artiste enraciné dans le terroir du pays Fouesnantais, qui a une longue et riche tradition cidricole. Incidemment, c’est le secteur de la Bretagne, au sud du Finistère, où j’ai passé deux mois à l’automne 2017; là où en stage sur une ferme paysanne j’ai eu la chance de participer à la cueillette et la presse de variétés de pommes à cidre locales, de leurs vergers. Où j’ai eu également le plaisir de boire quelques verres de leur typique cidre doux-amer, au pétillant naturel produit suivant la méthode traditionnelle.
Je me suis empressé de me procurer, et de lire avec grand intérêt, le bel ouvrage de Gleonec, magnifiquement illustré. De quoi rêver d’un nouveau voyage chez les amis Bretons, mais aussi, surtout, qu’à plus long terme se développent des pommages régionaux pour le cidre, dans les régions du Québec qui y sont propices. Que l’on sélectionne et multiplie nos propres variétés de pommes douces-amères, aigres-amères, amères, etc. Des pommes classées comme pommes à cidre, qui n’ont pas grand chose à voir avec les pommes à croquer (bien que certaines y soient plus propices que d’autres).
Ici, en « pays jeune », nous avons la chance de pouvoir encore inventer notre terroir cidricole, avec un climat, un ensemble de variétés adaptées (un pommage) à déterminer ainsi que des assemblages ou des techniques qui nous sont propres.
Trinquons aux pommiers de Bretagne, du Québec et d’ailleurs ! Yec’hed mat ! Santé !
« La pomologie (du latin pomus = fruit ou de Pomone, la divinité des fruits) est une branche de l’arboriculture fruitière qui traite de la connaissance (description, identification, classification…) des fruits.
Le pomologue est une personne versée dans la pomologie ou simplement l’auteur de descriptions pomologiques. »
La « Société Pomologique et de Culture Fruitière de la Province de Québec » fut fondée lors d’une assemblée tenue les 8 et 9 février 1894 à Abbotsford. On peut lire au deuxième article de sa constitution que :
« Son but sera le progrès et l’avancement de la culture des fruits, au moyen d’assemblées où l’on discutera les questions relatives à la culture fruitière; elle devra aussi recueillir, coordonner et répandre toutes les informations utiles, employer enfin tous les moyens que, de temps à autre, elle jugera nécessaire aux fins de la Société. »
« La première assemblée d’été de la Société Pomologique et Fruitière de la Province de Québec a lieu à Knowlton, dans le Pettes Memorial Hall, les 14 et 15 août 1894. On y parle de la plantation des vergers, de variétés de pommes d’été et d’automne, de la meilleure manière de tailler les arbres, des dix meilleures variétés de pommes, d’expériences avec les fongicides, ainsi que de prunes, de melons, de fraises et d’arbres d’ornement. On discute souvent en plein air, tout en visitant quelques plantations d’arbres fruitiers. »
Cette Société de Pomologie a été dissoute en 1969, dans sa soixante-quinzième année d’existence.
(Histoire de la pomologie au Québec, Jean-Baptiste Roy, agronome, Ministère de l’Agriculture du Québec, 1978)
Dans l’Hexagone, une société savante consacrée à l’étude des fruits comestibles et à leur sélection, La Société pomologique de France, eut similairement trois-quart de siècle d’activités (1872-1946).
L’Association nationale Les Croqueurs de pommes, en France, est un regroupement d’amateurs bénévoles qui œuvrent à la sauvegarde des variétés fruitières régionales en voie de disparition. Elle compte des dizaines de chapitres locaux à travers les différentes régions du pays.
En plus de ce regroupement, plusieurs sociétés pomologiques locales, lesquelles sont aussi des initiatives citoyennes et communautaires, créent et entretiennent des vergers conservatoires des variétés fruitières locales et régionales.
Enfin, comprenez, lecteurs et lectrices, que je rêve que nous fondions une Association Pomologique de Lanaudière ! Ce qui sera d’ailleurs le sujet d’une future publication.