Le sol dégagé du bois de coupe, du mois mort, un sol plus propice à la circulation, à la cueillette. Crédit photo : Emmanuel Beauregard
Rappel des démarches
Plus près de chez nous, il y a cette vaste pommeraie sauvage, depuis peu et doucement mise en valeur par une congrégation religieuse, soit l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance, mieux connue sous le nom de « Trappistes ». Des centaines de pommiers matures et bizarrement tordus, portant bon an mal an des fruits bigarrés et pleins de surprises, sur un flanc de colline du domaine de l’Abbaye Val Notre-Dame, au pied de la Montagne Coupée. Une pommeraie apparue sur ce qui fut longtemps le fonds de terre d’une succession de générations dans les familles Desrosiers-Gadoury, à Saint-Jean-de-Matha, et dont j’ai raconté l’histoire le printemps dernier.
En 2024, j’ai eu l’autorisation du nouveau Père abbé (coordonnateur de la communauté, si on veut) pour continuer d’accéder à la pommeraie et y mener des cueillettes de pommes d’automne, plus tardives, à la fin septembre et en octobre. Rêvant d’un éventuel véhicule tout terrain (un quatre-roues) pour transporter les caisses de pommes cueillies loin des chemins carrossables, j’en ai tiré quelques dizaines de kg, portés à bout de bras, une caisse à la fois, sur des centaines de mètres de terrain pentu, pour les rapporter jusqu’à la remorque tirée par ma voiture. Elles ont fait partie du lot de pommes pressées en novembre en vue de produire une bière aux pommes par la brasserie Maltstrom. La cuvée de cidre tirée des pommes de l’Abbaye ne sera pas pour cette année, mais le projet me tient à cœur et verra le jour en temps et lieu.
Voici tout de même quelques photos croquées lors de mes passages dans la pommeraie de l’abbaye cet automne.
Une grosse job de nettoyage opérée depuis un an maintenant, et s’ouvre la zone ou la canopée est formée par ces vieux pommiers étiolés, qui ont trouvé la lumière en hauteur, dans leur lutte dans l’enchevêtrement des congénères et des espèces rivales.
Vallons des terres de l’Abbaye
Au loin, percevoir des petites jaunesConstater les branches garniesObserver les fruits avant de savourer et cueillir, joyeuxCes deux troncs d’apparence connexes donnent-ils de même variété ?
Une pommeraie au milieu des vallons, au pied de la Montagne-Coupée, qui a pour causes : le verger de l’aïeul Albert Desrosiers, une bande d’enfants, de jeunes mayais, qui s’y servaient, et un ruisseau, ou le même attroupement de cousins, cousines et d’amies se rendaient, au bout des terres, en aval, vers la rivière, pour pêcher la petite truite. Des pommes-collations les poches pleines pour passer l’après-midi à taquiner les poissons au bout de lignes à pêche rudimentaires, et des trognons tirés à bout de bras. Il y a un demi siècle environ, une grosse talle de pommiers est née, de la descendance des pommes et des enfants d’Albert et Maria.
Tordus, tout croches, étonnants dans leurs formes allongées, détournées.Des arbres ont été marqués, numérotés, par des membres de l’équipe de l’Abbaye, afin d’identifier les arbres dont les fruits s’avèrent de variétés intéressantes pour la transformation.
Des rubans verts, avec quelques notes
Au détour des bords de prairies, juste avant les coulées et pentes abruptes marquant le début des zones en friches : des pommiers sauvages, ça et là, un peu partout.Des arbres ont été marqués, numérotés, par des membres de l’équipe de l’Abbaye, afin d’identifier les arbres dont les fruits s’avèrent de variétés intéressantes pour la transformation.Hautes branches, hautes pommesOn dirait presque un verger !Grandes étendues, territoire du ‘Malus ferus’ (nom latin de mon cru, pour décrire les pommiers de la féralité, du retour à la nature, au sauvage, quittant le domaine du cultivé)
De gauche à droite : Richard Archambault, Simone Chen, Emmanuel Beauregard, Sandrine Joannin, Yvan Perreault, Vincent Renaud
Petit groupe de passionnés de pomologie, nous avions été conviés, le 16 septembre dernier, à la visite de deux vergers établis par des communautés religieuses, il y a plus d’un siècle, sur l’île de Montréal. En amont de cette journée se trouvait l’initiative de Simone Chen, coordonatrice de l’organisme montréalais Les Fruits Défendus, un collectif de glaneurs qui récupère et partage les fruits délaissés ou en surplus chez des particuliers, cueillis par des bénévoles d’un bout à l’autre de la métropole.
En fait, il s’agissait d’un appel à nos expertises (sans grande prétention de notre part toutefois) afin d’aider à l’identification des variétés de pommes qui s’y trouvent, depuis longtemps tombées dans l’oubli. C’est en toute humilité tout de même que nous avons d’abord foulé le sol du verger des Soeurs Hospitalières de St-Joseph, derrière l’Hôtel-Dieu de Montréal. Je fut conduit par Yvan Perreault, passager captif de son humour parfois délirant, sur la route entre Lanaudière et la grande ville. Yvan, champion de tous les PFNL, des noix nordiques aux champignons sauvages comestibles, avide d’apprendre, mais qui n’a pas encore acquis la même profondeur de connaissances concernant les variétés de pommes. Nous y avons retrouvé Vincent Renaud, passionné de variétés anciennes de pommes, animateur de différents groupes Facebook, dont « Arbres Fruitiers Québec », « La Société de Pomologie de la Province de Québec » et « Montre moi ta pomme»; Roland Joannin, conseiller en pomiculture, hybrideur et créateur de variétés de pommes québécoises; Sandrine Contant-Joanin, la fille de Roland, ethnologue qui a participé à une étude sur le patrimoine immatériel des Soeurs Hospitalières de St-Joseph; Richard Archambault, horticulteur ayant soin de ces jardins et des pommiers restants et enfin Simone Chen, qui elle aussi connaissait déjà un peu les lieux. Ce site de l’Hôtel-Dieu-de-Montréal, dit « ensemble conventuel des Hospitalières », sur lequel il y aurait long à raconter, a été cédé à la Ville de Montréal en 2017 et a été classé patrimonial par le Ministère de la Culture du Québec tout récemment, en 2024.
En pleine action ! En train de savourer, de trancher, d’observer des pommes, un arbre à la fois.
De gauche à droite : Emmanuel, Vincent, Yvan, Roland Joannin
En petite bande, nous nous sommes donc « pommenés », à travers ces arbres qui, pour certains, dépassent possiblement la centaine d’années. La saison 2024 ayant été particulièrement hâtive pour plusieurs espèces fruitières, dont les pommes, il n’y en avait ainsi déjà presque plus dans les arbres en ce jour de la mi-septembre. Nous avons dû nous contenter de celles tombées au sol, et parfois de la seule encore accrochée à une branche du pommier, partagée en quartiers entre chacun.e pour les fins de dégustation. On en a goûté un bon nombre quand même, les avons toutes prises en photo, tant de leur apparence extérieure, sous différents angles, que de l’intérieur, tranchées en leur centre, pour bien observer les formes de leur coeurs, les lignes du coeur, la chair, les pépins, la profondeur de la cavité, etc. Beaucoup de moyennes-grosses pommes rouges à croquer, assez similaires d’un arbre à l’autre. Nous avions tous l’impression que la trentaine d’arbres toujours vivants en ces lieux sont sans doute en bonne partie des ‘McIntosh’ ainsi que des ‘Cortland’. Toutefois, Roland a souligné que certaines pommes avaient de fortes similarités avec la ‘Lobo’ (couleur d’un rouge cramoisi, forme arrondie conique) – une variété qui, après vérification, n’a été commercialisée qu’à partir des années 1930. Nous avons lancé la suggestion au seul employé des lieux parmi notre groupe, Richard, que des analyses génétiques pourraient être réalisées pour identifier avec précision les variétés présentes dans ce verger patrimonial. Il en a pris bonne note, mais la décision revient à un comité de la Ville de Montréal, qui dispose des cordons de la bourse. Il doit leur avoir relayé l’information.
Des apparences de Lobo !Roland Joannin venait de nous distribuer quelques spécimens de variétés de pommes dont il est l’artisan créateur, la ‘Rosinette’ et la ‘Eureka’ !
Sur la photo : Vincent, Sandrine, Richard, Emmanuel et Roland
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Dans un second temps, une partie du groupe (Roland, Sandrine et Richard le jardinier) nous a quitté, pour d’autres obligations. Vincent, Yvan, Simone et moi avons repris la route vers le sud, en direction de Lachine, pour y gagner le verger des Soeurs de Sainte-Anne, derrière leur maison mère. Nous y avons été accueillis par Éléonore Escobar, chargée de projets en biodiversité urbaine pour le GRAME, organisme ayant soin de l’entretien minimal du verger. J’ai fait part à mes comparses des pensées qui me traversaient pour mon arrière-arrière-grand-oncle Hildège Beauregard, qui fut à l’emploi des Soeurs de Sainte-Anne à cet endroit même. Mon esprit envisageait une sorte de spectre bienveillant en notre présence, à tout le moins des traces laissées par celui que j’imagine en vieux jardinier des Soeurs, y ayant planté, greffé ou taillé leurs pommiers. Un arbre en particulier, dont les branches d’un côté portent une pommette, et l’autre moitié porte une plus grosse pomme, vraiment deux variétés distinctes. Et si Hildège était le greffeur à l’oeuvre, il y a plusieurs décennies ? Peut-être que des recherches, à mener dans les archives des sœurs de Sainte-Anne, révéleront plus de détails sur le rôle qu’il a joué, au service de cette congrégation religieuse. À défaut de quoi pour l’instant je m’amuse à lui inventer des tâches qui correspondent à mes propres passions et envies!
Toujours est-il que de la quarantaine de pommiers des lieux, la plupart avaient des fruits là aussi tombés au sol prématurément, des pommes qui avaient pas mal toutes des allures de ‘Cortland’ à nos yeux. Dans le lot toutefois, Vincent et moi avons identifié avec une grande certitude deux arbres aux pommes de type Russet, dont l’une au moins est sans doute une ‘Golden Russet’, peut-être les deux. D’autres fruits striés de vert sur fond rouge, d’un pommier enraciné quelques mètres plus loin, avaient les traits d’une ‘St-Laurent’. Il faudrait revenir étudier tout cela plus tôt, la saison prochaine, voire y retourner pendant quelques années, question d’avoir la chance de bien observer les caractéristiques de toutes les variétés, et d’en identifier un maximum avec certitude. L’avenue des tests génétiques n’est pas non plus à écarter, mais elle demande un budget conséquent.
Aperçu des vestiges du verger de la maison mère des Soeurs de Sainte-Anne, à Lachine. 16 septembre 2024.
Ce fut une magnifique journée, à investiguer des vergers patrimoniaux peu fréquentés. Je savoure encore la chance d’avoir visité ces lieux désormais négligés, minimalement entretenus qui étaient autrefois richesse et nourriture d’une communauté. Le Ministère des Friches et des Pommeraies appelle de ses vœux la mise en valeur, par des résidents locaux, de ces fruits du patrimoine Montréalais.
Yvan Perreault prenait des notes, ayant même dressé un plan des lieux.Devant la chapelleLa petite bande placote, au pied du Mont-RoyalCe qu’il reste de jardins autrefois nourriciersUn immense pommettier, chargé de ses petits fruits aigres-amersPommier de variété inconnue, poussant le long du mur d’enceinteRang de pommiers anciens aux abords de la résidence des Soeurs de Sainte-Anne, à Lachine.Point de vue sur le verger des Soeurs de Sainte-AnnePoint de vue sur le verger des Soeurs de Sainte-AnnePoint de vue sur le verger des Soeurs de Sainte-AnneEn marche !Pommier de variété inconnue, poussant le long du mur d’enceinte
Le petit groupe de passionnés de pommiers, réunis ce 16 septembre 2024 à Montréal, d’abord au verger des Soeurs Hospitalières de St-Joseph, aux abords de l’Hôtel-Dieu.
Crédit photo : Emmanuel Beauregard votre humble ministre autoproclamé des friches et des pommeraies
Apparentée à une ‘Cortland’ si ce n’en est pas tout simplement uneVincent Renaud, collectionneur de variétés rares et anciennesLa plupart des troncs de pommiers y sont protégés par ces grillages métalliquesUn décor de communauté religieuse aux allures médiévales, à l’arrière de la chapelleAu verger de la maison mère des Soeurs de Sainte-Anne, à Lachine. Grâce à Simone (la photographe) et d’Éléonore (à l’arrière-plan), Vincent, Yvan et Emmanuel ont pu avoir accès à ce qui reste de ce vénérable verger, empli de mystères.